Réagissant au refus du RDR( ndlr, défunt parti présidentiel, remplacé par le RHDP) de dialoguer avec l’opposition au sujet de la mise en place d’un nouvel organe électoral, Traoré Mamadou, ancien député du FPI, a fait une observation qui mérite réflexion : « En Côte d’Ivoire, l’opposition met toujours la charrue avant les bœufs. Il faudrait d’abord qu’elle crée les conditions du dialogue avant de le réclamer au pouvoir, avec la certitude qu’il se pliera à cette exigence. Mais, tant que rien ne l’obligera à s’asseoir pour discuter avec des gens qu’il méprise, il restera droit dans ses bottes. Il faudrait donc créer tout d’abord les conditions du dialogue. Et à ce niveau, seul le rapport des forces est nécessaire. »
Cette analyse a le mérite de rappeler une vérité fondamentale de la vie politique : le dialogue ne se décrète pas, il se construit. En l’absence d’une pression exercée sur le parti au pouvoir, les appels à la concertation, aussi légitimes soient-ils, risquent de rester lettre morte.
Si l’on admet que la politique est une lutte pour la conquête et la conservation du pouvoir, comme l’explique Nicolas Machiavel dans « Le Prince », il faut également reconnaître que le rapport de force est inhérent à la politique (cf. Julien Freund, « L’Essence du politique », Paris, Éditions Sirey, 1965). En d’autres termes, la bonne volonté ne suffit pas à obtenir des concessions. Il faut aussi disposer des moyens de les imposer. Or, aujourd’hui, le rapport de force ne semble pas favorable à l’opposition ivoirienne. Pourtant, les événements du 9 août 2025 avaient laissé entrevoir la possibilité d’un changement de situation. Ce jour-là, à Yopougon, des milliers de militants du PPA-CI et du PDCI étaient descendus dans la rue pour exprimer leur mécontentement et réclamer un changement. Cette mobilisation avait démontré qu’une partie importante de la population était disposée à se faire entendre. Elle aurait pu constituer le point de départ d’une dynamique populaire durable, capable de contraindre le pouvoir à revoir sa position.
Mais qu’est-il advenu de cet élan ? Après cette grande marche, le mouvement semble s’être essoufflé. Lorsque le gouvernement a interdit la manifestation prévue le 4 octobre, l’opposition s’est sagement soumise à cette décision. Était-ce par sagesse, pour éviter des pertes en vies humaines et épargner au pays de nouvelles violences ? Ou était-ce un signe de faiblesse, voire de résignation ? Il ne s’agit évidemment pas d’encourager la violence ni de réclamer des affrontements avec les forces de l’ordre. La vie humaine est précieuse et aucune ambition politique ne justifie que des citoyens soient sacrifiés. Mais la prudence ne doit pas non plus devenir un prétexte à l’inaction permanente. Entre l’affrontement aveugle et la soumission systématique, il existe des formes de mobilisation pacifique, de désobéissance civile et de pression populaire susceptibles de faire évoluer le rapport de force.
Le problème est que de nombreux Ivoiriens commencent à douter de la détermination de leurs opposants. Certains se demandent si tous ceux qui prétendent défendre les intérêts du peuple sont réellement engagés dans ce combat ou si, pour quelques-uns, la priorité demeure la conquête de postes et de privilèges. Ces soupçons, qu’ils soient fondés ou non, fragilisent la confiance indispensable entre les dirigeants de l’opposition et les citoyens qu’ils prétendent représenter. On ne peut pas appeler le peuple à se mobiliser sans lui donner le sentiment que ses sacrifices serviront effectivement une cause collective.
Alassane Ouattara et son régime n’ont, en tout cas, aucune raison de négocier sérieusement avec une opposition qui ne parvient pas à maintenir une pression politique suffisamment forte. Pourquoi feraient-ils des concessions si les interdictions de manifester suffisent à faire retomber la mobilisation ? Pourquoi accepteraient-ils de revoir la composition ou le fonctionnement de l’organe électoral si aucune pression durable ne les y contraint ?
Le pouvoir ne cède généralement pas parce qu’on lui demande poliment de céder, mais parce que le coût du refus devient politiquement trop élevé. C’est précisément ce que l’opposition doit comprendre si elle veut obtenir une réforme crédible du système électoral.
Une mobilisation de masse, pacifique, organisée et durable, impliquant plusieurs millions de citoyens à travers le pays, pourrait modifier profondément la donne politique. Si elle s’accompagnait d’une paralysie économique obtenue par des moyens non violents, dans le respect de la vie humaine et des droits fondamentaux, elle exercerait une pression considérable sur le pouvoir. Mais un tel objectif exige une organisation rigoureuse, une stratégie claire, des mots d’ordre rassembleurs et, surtout, une confiance populaire que les calculs personnels et les rivalités partisanes ne doivent pas compromettre.
L’opposition doit donc cesser de se contenter de dénoncer le refus du dialogue et s’interroger sérieusement sur les moyens politiques de le rendre possible. Elle doit rassurer les Ivoiriens sur ses intentions, dépasser ses divisions et démontrer que son combat ne se limite pas au remplacement d’une équipe dirigeante par une autre.
En résumé, la balle est dans le camp de l’opposition. Si elle veut contraindre le pouvoir à discuter de la réforme électorale, elle doit se donner les moyens politiques de peser réellement dans le rapport de force. Car, tant que les dirigeants au pouvoir pourront interdire les manifestations sans rencontrer de résistance citoyenne organisée et durable, ils auront peu de raisons de changer de méthode. Le dialogue que réclame l’opposition ne deviendra une réalité que lorsqu’elle aura réussi à démontrer que le mépris de ses revendications a un prix politique que le régime ne peut plus ignorer.
Jean-Claude Djéréké
