Ils l’appellent Assafo. Le monde, lui, l’appelle la future mine d’or de classe mondiale. 330 000 onces d’or par an sur dix ans, un investissement de 451,31 milliards de FCFA pour une production totale de 120 tonnes d’or sur 19 ans. Situé dans le département de Tanda, région du Gontougo, sur la propriété Tanda-Iguela, le projet aurifère Assafo-Dibibango porté par le géant canadien Endeavour Mining a franchi l’étape décisive le 30 septembre 2025 avec l’obtention de l’arrêté environnemental du ministère de l’Environnement.
À Abidjan, on parle de gisement stratégique, d’actif de premier plan. À Assafo et à Dibibango, on parle de fin d’un monde.
* »On ne déplace pas une maison, on déracine une famille »*
Le 9 mars 2026, le secrétaire général de la préfecture de Tanda garantissait encore le respect des droits des villages impactés. Le 26 août 2026, AFG Bank et la Société des Mines d’Assafo-Dibibango signaient une convention pour organiser le paiement des indemnités. Sur le papier, tout est cadré.
Sur le terrain, la délocalisation forcée est vécue comme une violence sociale.
Ce que les populations ne comprennent pas, ce n’est pas qu’on exploite l’or. C’est qu’on leur demande de quitter la terre sans avoir été réellement entendues. Au-delà des compensations financières, c’est la perte de l’identité culturelle, des vestiges historiques, des tombes des ancêtres, des forêts sacrées et des sites d’initiation qui est en jeu.
Mais le plus inhumain, selon elles, est le volet social du Plan d’Action de Réinstallation.
« On nous propose des maisons d’une, deux voire trois pièces au plus là où c’est un seul membre de la famille qui est enregistré, là où la cour familiale accueille enfants, petits-enfants, épouses, neveux etc. chacun dans sa maison dans une seule habitation avec plusieurs chambres à coucher. »
Le témoignage revient dans chaque cour, de la bouche des femmes comme des anciens. En Afrique, et particulièrement en pays Koulango et Abron dans le Gontougo, la maison n’est pas un logement. C’est le point d’ancrage de la famille. La cour est une institution. Elle est matricielle, patrilinéaire, économique. Recenser un individu et lui attribuer un toit de trois pièces, c’est nier l’architecture sociale elle-même. C’est transformer une famille élargie, solidaire et productive, en noyau isolé et dépendant.
« Et on ne nous fait pas de proposition concrète », ajoute cet habitant de Dibibango. Les recensements, selon plusieurs notables, ont été faits sans tenir compte de la structure familiale réelle, sans cartographie des ayants-droit coutumiers.
*Le totem que personne n’a voulu entendre*
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Le choix du site de relocalisation a achevé de rompre la confiance. Le site proposé pour les populations de Dibibango est, aux yeux des gardiens de la tradition, une faute historique.
« Dibibango et Tondjanuni ne peuvent vivre sur le même site. C’est un totem pour nous selon nos traditions et ils le savent bien. »
Deux lignages qui ne se mélangent pas. Deux histoires qui, depuis des générations, s’évitent pour préserver la paix et le sacré. Vouloir les coller sur un même lotissement au nom de la rationalisation foncière, c’est, selon les chefs, préparer le prochain conflit.
Des plantations qui nourrissent, contre deux ans d’indemnisation
L’autre incompréhension est économique. Le Gontougo, c’est le grenier de l’anacarde, du cacao, du vivrier. Une plantation d’anacardiers, c’est 30 ans de rente. C’est l’école des enfants, la dot, la retraite.
« Pire, comment peut-on parler d’indemnisation pour une durée de deux ans alors qu’on nous envoie en milieu inconnu en laissant derrière nous nos plantations qui nous nourrissent, nos terres où on prépare l’avenir de nos enfants pour des générations futures? »
La question est centrale. Que gagne réellement la communauté? Quelques emplois journaliers pendant la construction, quelques forages d’eau, une école repeinte? Que perd-elle? Des terres fertiles irremplaçables, son autonomie alimentaire, son modèle de transmission foncière, ses lieux de mémoire. Le sous-sol peut produire 120 tonnes d’or, mais le sol, lui, produisait déjà de la vie.
* »Asseyons-nous au village et discutons franchement »*
Le sentiment le plus partagé à Assafo et Dibibango aujourd’hui est celui d’une négociation confisquée.
« Alors si vraiment on veut nous faire partir de nos terres, on doit s’asseoir et discuter franchement au village, la société exploitante, l’État et nous. Ce que jusqu’à ce jour n’a pas été fait. »
Dans les deux villages, plusieurs voix accusent le même système : des interlocuteurs qui se présentent comme mandatés par le conseil du village ne le sont pas.
« Au fond, ce sont des gens qui n’ont pas d’intérêt dans le village », confie un notable sous couvert d’anonymat.
Une accusation grave qui traduit la fracture entre une élite déconnectée qui négocie à Tanda ou à Abidjan, et une base paysanne qui se sent vendue.
Aujourd’hui, la mine d’or la plus prometteuse de la décennie en Côte d’Ivoire avance à grands pas. Sa faisabilité définitive est attendue. Mais à Assafo et Dibibango, l’or brille déjà d’une lueur sombre. Celle des oubliés. Ceux dont on veut effacer le village pour tracer le périmètre d’exploitation, sans avoir pris le temps de comprendre qu’une cour africaine ne se reloge pas comme un appartement.
La vraie richesse de Tanda n’est peut-être pas sous terre.
Rosemonde Desouza correspondante régionale
