Au-delà de l’Institution chargée d’organiser les élections, la crédibilité du processus électoral repose sur des règles consensuelles, l’indépendance des organes de contrôle et la confiance des acteurs politiques.
Depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire jusqu’à la création de la Commission électorale indépendante (CEI), la question électorale demeure au cœur des débats politiques.
Au-delà de l’Institution chargée d’organiser les scrutins, le véritable problème réside également dans les dispositions légales qui encadrent le processus électoral et dans la confiance que les acteurs politiques accordent aux règles du jeu démocratique.
En effet, lorsqu’un Président de la République, candidat à sa propre succession, dispose d’une influence déterminante sur les règles qui encadrent les candidatures de ses adversaires, la question de l’équité du processus électoral se pose inévitablement. Dans une compétition démocratique, les règles doivent être suffisamment claires, stables et consensuelles pour éviter qu’un candidat ne bénéficie d’un avantage institutionnel sur ses concurrents potentiels.
Le problème ne se limite donc pas nécessairement à l’existence ou à la composition de la CEI.
Il concerne surtout les garanties d’indépendance, d’impartialité et de transparence qui doivent entourer l’ensemble du processus électoral.
Les personnalités appelées à animer cette Institution devraient être choisies sur la base de leur intégrité morale, de leur compétence et de leur capacité à résister aux pressions politiques.
Leur mission fondamentale doit être de garantir la sincérité du scrutin et de veiller à ce que les résultats proclamés traduisent fidèlement l’expression des citoyens dans les urnes.
Le Sénégal et le Ghana, des expériences à observer
Dans la sous-région ouest-africaine, le Sénégal et le Ghana sont régulièrement cités parmi les pays dont les expériences démocratiques méritent d’être étudiées.
Malgré les tensions et les contestations qui peuvent accompagner certains scrutins, ces deux pays ont développé des mécanismes et des pratiques institutionnelles dont la Côte d’Ivoire pourrait utilement s’inspirer.
L’un des enjeux majeurs est de parvenir à organiser des élections dont les résultats, même lorsqu’ils déçoivent une partie de la classe politique, ne débouchent pas systématiquement sur des crises susceptibles de fragiliser la paix sociale et la stabilité nationale.
À l’analyse, la difficulté ivoirienne tient aussi à la tendance des formations politiques à vouloir tirer profit de l’Institution électorale ou à l’instrumentaliser en fonction de leurs intérêts.
Or, aucune réforme ne peut véritablement garantir des élections apaisées si les acteurs politiques ne sont pas eux-mêmes disposés à privilégier l’intérêt général et à accepter des règles équitables pour tous.
À ce rythme, après plus de six décennies d’indépendance, la Côte d’Ivoire risque de continuer à être confrontée à la même difficulté, faire des élections des moments de choix démocratique plutôt que des sources récurrentes de tensions et de conflits.
Des compétences nationales à valoriser
Pourtant, notre pays ne manque ni de compétences intellectuelles ni de ressources humaines capables de contribuer à la consolidation de sa démocratie.
La société civile ivoirienne, les milieux universitaires et l’Administration Publique regorgent de personnalités expérimentées dont l’intégrité et la neutralité politique pourraient constituer des atouts majeurs dans la conduite des réformes électorales.
Dans la perspective de la création ou de la mise en place de nouvelles Institutions chargées de la gestion électorale, le choix de responsables reconnus pour leur probité, leur indépendance et leur expérience devrait constituer une priorité.
Il ne s’agit pas simplement de remplacer des personnes par d’autres, mais de bâtir un système dans lequel les mécanismes de contrôle, de décision et de proclamation des résultats inspirent confiance à tous les candidats.
Une telle démarche suppose également que les modalités de désignation des responsables, leurs attributions et les garanties de leur indépendance soient clairement définies par les textes.
L’opposition doit-elle s’inspirer des expériences voisines ?
Face aux débats récurrents sur la réforme du système électoral ivoirien, l’opposition aurait tout intérêt à dépasser les divergences internes pour construire une proposition commune, cohérente et techniquement argumentée.
Des missions d’étude au Sénégal et au Ghana auraient notamment pu permettre à ses représentants de mieux comprendre les mécanismes institutionnels, les pratiques électorales et les dispositifs de prévention des conflits dans ces deux pays.
Une telle démarche aurait contribué à nourrir ses propositions de réforme à partir d’expériences concrètes, plutôt que de limiter le débat à des revendications politiques parfois divergentes.
Car, sur une question aussi fondamentale pour l’avenir de la nation, l’unité de parole et la solidité des propositions constituent des leviers importants de crédibilité.
Une opposition divisée risque de voir ses revendications perdre en efficacité, même lorsqu’elles portent sur des préoccupations légitimes.
Restaurer la confiance, une exigence démocratique
En définitive, la réforme électorale en Côte d’Ivoire ne saurait se réduire à la seule question de savoir qui doit organiser les élections.
Elle doit également porter sur les textes, les conditions de désignation des responsables, les mécanismes de contrôle, la transparence du dépouillement et la confiance entre les différents protagonistes de la vie politique.
La démocratie ne se construit pas uniquement par des Institutions, mais aussi par des règles justes, des acteurs responsables et une volonté collective de préserver la paix.
Tant que chaque camp soupçonnera l’autre de vouloir manipuler le processus électoral à son avantage, aucune réforme ne suffira à dissiper durablement les inquiétudes.
Dès lors, une interrogation mérite d’être posée, si les acteurs politiques ne parviennent pas à s’accorder sur les règles du jeu électoral, quelle Institution, aussi indépendante soit-elle, pourra réussir à convaincre durablement tous les camps de la sincérité des résultats ?
Même si le Bon Dieu descendait lui-même pour organiser les élections en Côte d’Ivoire, la suspicion pourrait-elle disparaître sans un minimum de confiance, de responsabilité et de consensus entre les acteurs politiques ?
C’est là que se trouve, peut-être, le véritable défi démocratique ivoirien.
Adou Évariste Journaliste et Analyste Politique
