mercredi, juin 10

Le tribunal de première instance de Bondoukou a été le théâtre d’une audience tendue ce jeudi 5 juin, opposant un collectif de commerçants du marché central à la mairie, représentée par son premier magistrat, Ouattara Anzoumana. Assignée pour « vente d’un espace public » et « destruction de magasins », la municipalité est sortie de cette confrontation judiciaire avec un avis favorable, selon les déclarations du maire en fin de journée. L’affaire cristallise les tensions autour de la gestion du domaine public et de l’arrivée annoncée du supermarché Sococe, un projet présenté comme une solution à la vie chère.

 

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Une audience reportée, des accusations graves

 

L’affaire devait initialement être plaidée le 4 juin. Elle a été reportée au 5 juin, le temps que le maire et son avocat se présentent. À la barre, les plaignants – des commerçants du marché – ont déposé un réquisitoire sévère. Ils accusent le maire Ouattara Anzoumana « d’utiliser un espace public à son propre compte » et de vouloir le « vendre à des particuliers ». Pis, ils l’accusent d’avoir « cassé leurs magasins » dans le cadre des aménagements liés au futur supermarché.

 

Leur demande à la justice était double : la suspension immédiate des travaux de construction du supermarché Sococe, et l’arrêt des démolitions. Pour eux, le maire braderait une « réserve » publique, un patrimoine commun, au profit d’un privé.

 

La défense du maire : légalité, développement et intérêt général

 

Face à ces accusations, le maire Ouattara Anzoumana, accompagné de son avocat, a livré une longue explication, détaillant le cadre légal de son action et la philosophie du projet contesté. Le maire, agent de l’État, pas propriétaire : Le premier magistrat a rappelé le fondement de son autorité. « Le maire est à la fois officier de police judiciaire, mais aussi chargé de l’exécutif. La mairie travaille pour le compte de l’État de Côte d’Ivoire », a-t-il expliqué. Il a insisté sur le fait « qu’il n’y a pas de patrimoine de la mairie à part et de l’État à part. Les réserves dans la commune sont les réserves de l’État. » Ainsi, la mairie ne peut ni vendre, ni même déclasser seule un espace public. Elle ne peut qu’accorder des Occupations à Domicile Précaire (ODP), révocables à tout moment. Le projet Sococe, une réponse à la vie chère : au cœur de la polémique se trouve le projet d’implantation du supermarché Sococe. Le maire en a fait le fer de lance de sa politique de développement et de lutte contre la cherté de la vie. « Notre objectif était de trouver un opérateur capable de nous aider à nourrir nos parents à moindre coût », a-t-il déclaré, évoquant le « niveau de vie des parents » et le manque d’emplois.

Il a décrit un modèle gagnant-gagnant : un contrat de 20 ans en BOT(Build-Operate-Transfer). Pendant cette période, l’opérateur paiera redevances et impôts. À l’issue du contrat, les infrastructures construites reviendront au patrimoine de l’État. « C’est comme si on utilisait l’espace de l’État, on le met en valeur au profit de l’État lui-même », a-t-il résumé, soulignant que la mairie, aux moyens limités, a besoin de tels partenariats pour se développer. Dénonciation d’une instrumentalisation politique : Le ton du maire s’est durci lorsqu’il a évoqué l’origine de la plainte. Il a mis en doute la légitimité des plaignants, affirmant que certains « ne sont même pas sur la liste des personnes recensées » pour occuper les lieux, citant le cas d’une personne résidant aux États-Unis. Pour lui, cette action en justice est « du faux » et cache une « main obscure politique ».

« Nous, en tant que politiciens, on sait très bien qu’il y a une main politique derrière qui encourage ces personnes à mélanger les actions du maire, l’empêcher de réussir son mandat », a-t-il affirmé, y voyant une manœuvre électoraliste visant à le discréditer pour les futures échéances.

 

Le verdict des juges et les suites pratiques

 

Selon le maire, la justice a donné un « avis favorable » à la mairie. « Le juge a dit qu’il ne peut pas suspendre les travaux. (…) Si lui, il ne peut pas suspendre, nous on a commencé notre travail, nous on continue notre travail », a-t-il rapporté. Cette décision semble acter la légalité de la procédure suivie par la municipalité.

Sur le terrain, la situation reste tendue. Un site de recasement a été proposé aux commerçants concernés, mais certains refusent de quitter les lieux. Le maire a lancé un ultimatum : « On a donné beaucoup de mise en demeure. (…) Si les gens ne reçoivent pas, à un moment donné, on n’aura pas d’autre choix que d’utiliser notre manière de les faire quitter. On n’a pas le choix. »

 

Un appel au calme et à la confiance

 

En définitive, Ouattara Anzoumana a lancé un appel solennel aux commerçants : « Je peux dire aux commerçants de ne pas se laisser instrumentaliser. » Il estime que 98% des commerçants « sont très conscients, sont en train de travailler, n’ont pas de problème ».

Il a replacé le débat sur le terrain de l’intérêt général face aux intérêts particuliers : « Le maire pense à tout le monde. (…) C’est l’intérêt général qui prime sur l’intérêt personnel. (…) Ils n’ont pas le droit d’empêcher le développement qui va faire le bonheur de tout le monde. »

L’affaire, bien que temporairement jugée sur le plan juridique, révèle les profondes fractures qui peuvent exister entre une vision modernisatrice et centralisée du développement urbain, et les réalités économiques précaires des petits commerçants. Le projet Sococe, promesse de modernité et de baisse des prix pour les uns, est perçu comme une menace existentielle pour les autres. La manière dont la mairie gérera la phase d’évacuation et de relocalisation sera déterminante pour l’apaisement ou l’exacerbation des tensions dans la commune de Bondoukou.

 

 

Rosemonde Desouza

Correspondante régionale

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