L’histoire de la fin de la Seconde Guerre mondiale apporte un éclairage assez révélateur sur la place que la France occupait réellement parmi les puissances victorieuses. Lors de la première signature de la capitulation allemande, à Reims, le 7 mai 1945, puis de la seconde, à Berlin, le 8 mai, la France n’était pas destinée, à l’origine, à figurer parmi les principaux signataires. Les États-Unis et l’Union soviétique considéraient en effet que les puissances ayant réellement porté le poids militaire de la guerre étaient principalement les États-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni.
Il convient de rappeler que la France avait signé l’armistice avec l’Allemagne en juin 1940 et que son territoire avait ensuite été largement occupé. Pour Washington, la France ne pouvait donc pas être placée sur le même pied que les grandes puissances qui avaient poursuivi la guerre contre l’Allemagne nazie. Franklin D. Roosevelt nourrissait en outre une profonde méfiance à l’égard du général de Gaulle, qu’il ne considérait pas comme le dirigeant légitime d’une France démocratique.
C’est le Royaume-Uni de Winston Churchill qui insista pour que la France retrouve une place parmi les puissances victorieuses. Churchill voyait dans la restauration de la puissance française un moyen de renforcer l’équilibre européen face à l’influence grandissante de l’Union soviétique. Cette intervention britannique contribua notamment à l’attribution à la France d’une zone d’occupation en Allemagne et, quelques années plus tard, à son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.
À Berlin, le général de Gaulle voulut cependant que la France soit représentée de manière officielle. Il envoya en urgence le général Jean de Lattre de Tassigny, commandant de la 1re Armée française. À Reims, le général François Sevez avait signé le document en qualité de témoin. Mais à Berlin, De Lattre constata que rien ne semblait avoir été prévu pour donner à la France une place comparable à celle des grandes puissances. Même le drapeau français n’était pas prévu dans la salle.
Le général français refusa de s’en accommoder. Après d’âpres discussions avec le maréchal soviétique Joukov et le maréchal britannique Tedder, il obtint que la France soit représentée lors de la cérémonie. Un drapeau français fut confectionné dans l’urgence. La France put finalement apposer sa signature, aux côtés des représentants des puissances alliées.
Le maréchal allemand Wilhelm Keitel aurait lancé, en découvrant la présence française : « Ah ! Il y a aussi des Français ! Il ne manquait plus que cela ! »
Cette histoire invite à remettre certaines choses à leur juste proportion. La France de 1945 sortait d’une défaite militaire, de l’Occupation et d’une profonde crise politique. Sa place parmi les grandes puissances victorieuses n’allait pas de soi. Elle fut aussi le résultat d’un choix diplomatique britannique et de la volonté de restaurer l’équilibre européen.
D’où vient alors cette arrogance française que l’on observe parfois dans les rapports de la France avec les autres peuples, particulièrement avec les Africains ? Comment un pays dont la puissance internationale a aussi été reconstruite grâce au soutien de ses alliés a-t-il pu développer, dans certaines de ses élites politiques et médiatiques, une telle prétention à donner des leçons au reste du monde ?
L’Histoire devrait pourtant enseigner l’humilité. Aucune puissance n’est éternelle. La grandeur d’un pays ne se mesure pas seulement à son siège au Conseil de sécurité, à son arsenal nucléaire ou à son influence diplomatique. Elle se mesure également à sa capacité à respecter les autres nations, à reconnaître leurs choix souverains et à accepter que le monde change.
La France de 1945 avait besoin de ses alliés pour retrouver sa place. La France d’aujourd’hui gagnerait peut-être à se souvenir de cette histoire avant de regarder les autres peuples avec condescendance.
Jean-Claude Djéréké
