Ce matin, comme par hasard, je suis tombé sur une ancienne vidéo dans laquelle Bruno Masure, alors journaliste vedette du journal de 20 heures de France 2, annonçait la représentation de la France par le Premier ministre Édouard Balladur aux obsèques du président Félix Houphouët-Boigny, à Yamoussoukro, le 7 février 1994.
Ce reportage, regardé avec le recul de plus de trois décennies, est particulièrement intéressant parce qu’il permet de mesurer à quel point certaines crises politiques que connaît la Côte d’Ivoire aujourd’hui plongent leurs racines dans les événements qui ont suivi la disparition du premier président de notre pays.
Dans cette séquence, Bruno Masure expliquait notamment que Henri Konan Bédié s’était autoproclamé chef de l’État un peu trop rapidement après la mort d’Houphouët-Boigny. Le journaliste présentait également un rapport de forces particulièrement révélateur: Alassane Ouattara avait bénéficié du soutien du FMI et de certains officiers supérieurs de l’armée, tandis que Bédié était soutenu par la France et les bérets rouges. À mes yeux, c’est précisément à ce moment que se trouve l’une des sources du problème ivoirien contemporain. La question fondamentale était alors celle du respect de la Constitution et, plus particulièrement, de son article 11, qui organisait la succession du président de la République en cas de vacance du pouvoir. Au lieu de permettre à la Constitution de jouer pleinement son rôle d’arbitre, les ambitions personnelles, les rivalités politiques et les calculs de pouvoir ont progressivement pris le dessus.
Des témoignages ultérieurs sont venus éclairer cette période. Dans une vidéo, Laurent Dona Fologo a évoqué le rôle joué par certains responsables politiques ivoiriens, notamment Philippe Yacé, dans le soutien apporté à Ouattara. Ces témoignages montrent que la crise était aussi nourrie par des ressentiments anciens et des calculs politiques qui ont progressivement fragilisé les institutions.
Le témoignage rapporté par Jean-Paul Ngoupandé dans son ouvrage « L’Afrique sans la France. Histoire d’un divorce consommé » (Paris, Albin Michel, 2002) est également intéressant. Selon l’ancien ambassadeur de Centrafrique en Côte d’Ivoire, la France et les États-Unis avaient fini par se désolidariser de la tentative de prise de pouvoir par la force. Ce témoignage rappelle une réalité essentielle : dans une démocratie, aucune ambition personnelle ne devrait pouvoir s’imposer au mépris des règles constitutionnelles.
Le drame de la Côte d’Ivoire est précisément que les leçons de cette période n’ont pas été suffisamment tirées. Les acteurs politiques qui auraient dû défendre avec constance les principes institutionnels ont parfois changé de position en fonction de leurs intérêts du moment. C’est là que se trouve, selon moi, l’une des grandes faiblesses de la classe politique ivoirienne : l’absence d’une culture suffisamment forte de l’État de droit.
Ce qui me choque donc le plus n’est pas seulement le comportement d’Alassane Ouattara ou son mépris de la Constitution. Ce qui me paraît encore plus grave, c’est que plusieurs de ceux qui auraient pu s’opposer à lui ont, à différents moments, choisi de s’allier avec lui lorsque cela servait leurs intérêts politiques.
Henri Konan Bédié en constitue un exemple particulièrement frappant. Après avoir été renversé en 1999 par Ouattara, il s’est rapproché de lui et a créé avec lui le RHDP en 2005. Il l’a ensuite soutenu dans la perspective de l’élection présidentielle de 2010. Comment comprendre qu’un homme qui avait lui-même bénéficié des dispositions constitutionnelles relatives à la succession présidentielle puisse ensuite contribuer à une stratégie politique dont les conséquences allaient profondément transformer la vie politique ivoirienne ?
Laurent Gbagbo constitue un autre cas qui mérite réflexion. En 1993, il avait pris position en faveur du respect de la Constitution au moment de la succession d’Houphouët-Boigny. Pourtant, deux ans plus tard, il s’est rapproché de Ouattara et a pris fait et cause pour sa candidature à l’élection présidentielle de 1995. Cette évolution montre combien les principes peuvent malheureusement être sacrifiés sur l’autel des alliances politiques.
Philippe Yacé, lui aussi, avait soutenu Ouattara contre Bédié, notamment en raison de son ressentiment à l’égard d’Houphouët-Boigny, qui l’avait écarté au profit de Bédié.
Dans « Rencontres avec Félix Houphouët-Boigny » (Abidjan, Frat Mat Éditions, 2005), Frédéric Grah Mel rapporte par ailleurs le témoignage de Samba Diarra. Celui-ci affirme qu’Houphouët-Boigny lui avait dit, ainsi qu’à Seydou Diarra, que Bédié était incompétent et que, s’il lui confiait le pouvoir, celui-ci serait renversé quelques années plus tard. Ce témoignage illustre les inquiétudes qui existaient déjà autour de la succession d’Houphouët-Boigny.
Je vois dans toute cette histoire deux problèmes majeurs : l’absence de principes et le déficit de patriotisme. Trop souvent, les responsables politiques ivoiriens ont préféré défendre leurs intérêts personnels, leurs ambitions ou leurs appartenances politiques plutôt que les intérêts supérieurs de la nation.
Dans un État véritablement attaché à ses institutions, lorsqu’un responsable politique tente de conquérir le pouvoir par des voies contraires à la Constitution, la réponse devrait être institutionnelle, ferme et immédiate. Il ne devrait pas être nécessaire d’attendre que les circonstances politiques changent pour décider qui est démocrate et qui ne l’est pas. Les mêmes principes doivent s’appliquer à tous, amis comme adversaires. Or, en Côte d’Ivoire, chacun a cru bon, à un moment ou à un autre, de s’allier avec celui qu’il combattait hier pour affaiblir son propre adversaire. On a ainsi vu des hommes politiques s’unir à Ouattara contre Bédié, puis à Bédié contre Ouattara, ou encore à Ouattara contre Gbagbo. Ces retournements permanents ont empêché l’émergence d’une véritable culture politique fondée sur des principes.
C’est pourquoi les difficultés auxquelles les Ivoiriens sont confrontés aujourd’hui ne sont pas tombées du ciel. Elles sont aussi le résultat d’une longue accumulation de renoncements, de calculs et d’irresponsabilités. Lorsqu’une génération de dirigeants accepte de sacrifier les règles communes pour obtenir un avantage immédiat, elle prépare inévitablement les crises de demain.
La véritable question que nous devons donc nous poser n’est pas seulement de savoir qui a gagné telle ou telle bataille politique. Elle est de savoir pourquoi, depuis plus de trente ans, tant d’acteurs ont accepté de mettre leurs intérêts particuliers au-dessus de la stabilité et de l’avenir de la Côte d’Ivoire.
Une nation ne peut pas construire durablement son avenir sur les rancœurs personnelles, les alliances de circonstance et les calculs électoraux. Elle a besoin de dirigeants capables de défendre les mêmes principes lorsqu’ils sont au pouvoir et lorsqu’ils sont dans l’opposition. Elle a besoin d’hommes et de femmes qui comprennent que la Constitution n’est pas un texte que l’on invoque lorsqu’elle sert ses intérêts et que l’on contourne lorsqu’elle devient gênante.
Les Ivoiriens paient aujourd’hui, en grande partie, le prix de cette inconséquence politique. Ceux qui, hier, auraient dû penser à la nation avant de penser à leur carrière ont parfois fait le choix inverse. L’Histoire nous enseigne pourtant une chose simple : les compromis politiques conclus au détriment des principes finissent toujours par présenter leur facture à la génération suivante.
La responsabilité des dirigeants d’hier est donc immense. Mais celle des générations actuelles l’est tout autant : tirer les leçons de cette histoire, refuser les alliances fondées uniquement sur les intérêts personnels et faire enfin du respect de la Constitution, de l’État de droit et de l’intérêt national les véritables fondements de la politique ivoirienne.
Jean-Claude Djéréké
