mercredi, mai 27

Nous nous acheminions vers la fin de l’année scolaire 1975-1976. Son ordination sacerdotale était d’abord prévue pour juin, mais elle fut reportée pour cause de maladie. Lorsqu’elle eut finalement lieu, nous n’étions plus au Séminaire Saint-Dominique Savio. Les vacances avaient déjà commencé. Pourtant, l’événement marqua les esprits: Boniface Ziri devenait le centième prêtre ivoirien. C’est ainsi que lui resta le surnom de « centième ».

L’année scolaire 1976-1977, il fut affecté au Séminaire Dominique Savio, dirigé alors par l’abbé Barthélemy Djabla. Les autres formateurs étaient Joseph Héri, Jean-Pierre Quignon et Aimé Zarro, dit AZ. Boniface Ziri y enseignait le latin et veillait au respect du règlement. Il savait se montrer exigeant sans jamais être dur. Il possédait un sens de l’humour remarquable qui rendait sa présence particulièrement agréable.

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Quand venait son tour de surveiller la grande salle où nous révisions les leçons avant d’aller dormir, il arrivait souvent qu’il nous fasse rire. Certains d’entre nous l’avaient surnommé « Gagblou ». Je n’ai jamais vraiment su pourquoi, mais cela lui allait bien. Il était plein d’esprit, chaleureux, accessible et d’un commerce facile. Il savait allier autorité et légèreté avec une rare élégance.

Ce goût pour l’humour ne le quittera jamais. Plus tard, devenu prêtre puis évêque, ses homélies furent d’ailleurs très appréciées pour cette raison. Ses prédications, souvent émaillées d’histoires drôles, de petites anecdotes tirées du quotidien ou de souvenirs vécus, captivaient l’assemblée. Les fidèles les attendaient avec plaisir. Chez lui, l’humour n’était jamais gratuit. Il servait la Parole, la rendait plus proche, plus concrète, plus mémorable. Il savait faire sourire tout en faisant réfléchir. Beaucoup sortaient de la messe en retenant autant la profondeur du message que l’histoire amusante qui l’avait porté.

L’année suivante, il n’était plus avec nous. Il était parti, sans que l’on nous dise où.

En juillet 1982, le président Houphouët-Boigny effectua une visite au Vatican. Il y rencontra la communauté ivoirienne. Le père Boniface Ziri prenait part à cette rencontre, comme le rapporta le brillantissime journaliste Joseph Diomandé. Quelques semaines plus tard, nous nous retrouvâmes à l’INADES à Cocody. Il me dit avoir appris mon admission au noviciat jésuite et m’annonça qu’il devait partir à Douala pour poursuivre sa formation dans la Compagnie de Jésus.

Je le revis donc en septembre 1982 à Douala. Il faisait sa régence au collège Libermann avec Joseph Atanga — aujourd’hui archevêque de Bertoua —, feu Fidèle Dollo, Ratoingar Nahounoum et feu Debi Yomtou. La régence désigne les deux années de stage apostolique que le scolastique effectue avant les études de théologie. Je passai une nuit dans cette communauté avant de prendre l’avion pour Yaoundé où m’attendait le noviciat.

Deux ans plus tard, Boniface Ziri fut envoyé à Paris pour préparer un doctorat en sociologie en même temps que le Congolais Émile Bitsindou Mahoukou. Les débuts furent difficiles. Certains jésuites français pensaient que les deux Africains n’avaient besoin que de suivre des cours au Centre Sèvres ou à l’Institut catholique de Paris. Mais Boniface et Émile voulaient poursuivre de véritables études universitaires dans l’une des universités parisiennes. Ils tenaient à cela, à juste titre. Éric de Rosny, provincial à l’époque, accéda finalement à leur demande.

Les difficultés ne s’arrêtèrent pas là. Les jésuites français d’Abidjan souhaitaient que le père Ziri interrompe sa thèse afin de se consacrer à l’apostolat des cadres catholiques. Un compromis fut trouvé: il rentrerait à Abidjan tout en poursuivant son travail doctoral. Même là, les obstacles restaient nombreux. Obtenir une salle à l’INADES pour une rencontre avec les cadres catholiques n’était pas toujours évident. Ce qui était accordé sans difficulté à d’autres ne l’était pas toujours pour lui.

Malgré tout, Boniface accomplit sa mission avec intelligence et détermination. Il eut notamment la brillante intuition d’inviter à Abidjan de grandes figures intellectuelles catholiques africaines afin de nourrir la foi et la réflexion des laïcs ivoiriens. Ainsi, vinrent les Camerounais Jean-Marc Ela et Engelbert Mveng. Leurs conférences marquèrent les esprits. Sans ces initiatives, beaucoup de laïcs n’auraient jamais su que des prêtres vivaient et travaillaient à l’INADES.

Lors d’un passage au Tchad en 1990, Éric de Rosny me confia que « Boni » accomplissait un travail remarquable, réussissant là où lui-même et d’autres avaient échoué. Mais ce succès ne plaisait pas à tout le monde.

À la fin de cette même année, un nouveau provincial succéda à Éric de Rosny. Le climat changea radicalement. Le nouveau provincial était autoritaire, peu ouvert à la discussion et soupçonné de vouloir mettre au pas certains jésuites africains jugés trop indépendants. Son style poussa plusieurs éléments brillants à quitter la congrégation. C’est dans ce contexte qu’une campagne de dénigrement fut menée contre Boniface Ziri. L’objectif était clair: l’empêcher de participer à l’Assemblée des scolastiques prévue en août 1992 à Bonamoussadi-Douala.

Mgr Paul Dacoury-Tabley, évêque auxiliaire d’Abidjan, soutenait qu’il devait s’y rendre pour défendre son honneur. Il était même prêt à lui payer le billet d’avion. Finalement, Boniface fut remercié par la Compagnie de Jésus, mais il eut au moins la vie sauve. Le destin fut plus cruel pour Émile Bitsindou. Contraint d’abandonner l’enseignement universitaire à Marien Ngouabi pour devenir intendant à l’INADES s’il voulait rester dans la congrégation, il accepta à contrecœur. Il y travailla jusqu’au jour où il rendit l’âme dans sa chambre à Abidjan.

Avant même son arrivée à Abidjan, Mgr Bernard Agré avait entendu certains jésuites français dire que Boniface Ziri n’était pas capable de mener une thèse à son terme. Le nouvel archevêque d’Abidjan décida alors de lui offrir la possibilité de leur répondre par les faits. Il l’envoya à Paris achever sa recherche sur les problèmes de regroupement des villages bété. En 1995, il soutint brillamment sa thèse à l’université Paris 7.

De retour en Côte d’Ivoire, il fut nommé curé de la paroisse Saint-Jacques des Deux-Plateaux tout en devenant l’un des vicaires généraux de Mgr Bernard Agré. Les communautés religieuses devaient passer par lui si elles souhaitaient soumettre une question à l’archevêque. Quel renversement pour celui que certains avaient voulu écarter ! Quelle revanche sur l’histoire !

Après Saint-Jacques, il fonda la paroisse Notre-Dame de l’Espérance à la Riviera-Palmeraie, puis fut envoyé à Saint-Jean de Cocody.

En 2009, alors que peu s’y attendaient, il fut nommé évêque d’Abengourou en même temps que Marcellin Kouadio et Antoine Koné. La surprise fut grande. J’étais alors dans le diocèse de Créteil. C’est moi qui annonçai la nouvelle à un évêque ivoirien venu me rendre visite. Surpris, il eut la réaction suivante : « Ça doit être le travail du nonce apostolique, Mgr Ambrose Madtha, car nous n’avons jamais choisi ces noms. » Il ajouta: « Mon père, vous allez voir. Les gens vont se soulever. » Je faillis lui répondre qu’en 2001, lors de sa propre nomination comme évêque auxiliaire d’Abidjan, tout le monde n’avait certainement pas applaudi non plus. Boniface quitta donc Abidjan pour Abengourou. Une nouvelle aventure commençait. Dans ce diocèse, tous saluent sa disponibilité, sa proximité avec les fidèles, sa présence constante sur le terrain. Pendant ses seize années à la tête du diocèse, il était attentif à chacun, avait toujours un mot d’encouragement pour ses prêtres, ses fidèles, ses collaborateurs.

Ses homélies resteront longtemps dans les mémoires, parce qu’elles étaient vivantes, imagées, pleines d’humour. Boniface racontait avec naturel des histoires qui faisaient sourire les fidèles avant de les conduire au cœur de l’Évangile. Chez lui, le rire devenait une pédagogie pastorale. Il savait que la foi pouvait aussi passer par la joie et que l’on retient souvent mieux une vérité lorsqu’elle est dite avec finesse et simplicité.

Le seul regret formulé par certains reste son silence face aux drames politiques qu’a traversés la Côte d’Ivoire. Ceux-là auraient souhaité entendre davantage la voix du sociologue, de l’ancien jésuite et de l’homme de pensée dans les débats nationaux. Ils pensaient qu’il jouerait un rôle prophétique plus visible dans l’espace public, à l’image de Mgr Marcellin Yao Kouadio, l’évêque de Daloa. Mais chacun vit sa mission selon son histoire, son tempérament et sa lecture du service de l’Église.

Ce que personne ne conteste, en revanche, c’est que Mgr Boniface Ziri aura traversé les décennies avec intelligence, persévérance et humanité.

Prêtre, jésuite, intellectuel, pasteur puis évêque, il aura marqué plusieurs générations non seulement par son savoir et son engagement, mais aussi par son sourire, son humour et sa capacité rare à rendre les choses graves plus légères sans jamais les rendre moins profondes.

Boniface possède aussi une qualité rare: il sait encaisser les critiques, parfois même les insultes, sans perdre sa paix intérieure. Je me souviens d’un prêtre d’Abidjan, mécontent de son affectation, qui lui lança sèchement de retourner dans son diocèse d’origine (Gagnoa). Beaucoup se seraient sentis humiliés. Boniface, lui, ne se laissa pas démonter. Il absorba le choc avec calme, sans rancune. Cette capacité à ne pas se laisser emporter par l’agressivité des autres m’a toujours frappé.

J’ai été également marqué par son humilité. En 2011, il m’avait invité à prêcher la retraite à ses prêtres. Je fus alors touché de le voir écouter attentivement, assis parmi eux, prenant des notes au même rythme que ses prêtres. L’évêque n’était pas à part. Il se mettait à l’école de la parole comme les autres. Ce geste révélait une humilité vraie, non affichée, enracinée dans sa manière d’être.

Son parcours dit beaucoup sur l’Église ivoirienne, sur ses grandeurs, ses tensions et ses paradoxes. Mais il dit surtout quelque chose d’essentiel sur lui: malgré les obstacles, malgré les incompréhensions et malgré les résistances rencontrées en chemin, Boniface n’a jamais cessé d’avancer.

Le 6 juin 2026, il célébrera son jubilé d’or sacerdotal à Abengourou. Cinquante années de ministère, de service et de présence au milieu du peuple de Dieu. Cet anniversaire sera un moment fort d’action de grâce, de mémoire et de communion fraternelle. Tous ceux qui l’ont connu sont invités à venir partager cette joie avec lui. Ce sera l’occasion de remercier Dieu pour le bien semé à travers son ministère, pour les vies touchées par sa parole, pour le chemin parcouru.

 

Jean-Claude Djéréké

 

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