Interview/Djorogo Nangui Severin (chef du village d’Anono) :« Les crises de chefferies dans les villages Atchan, c’est la mauvaise foi de l’administration ivoirienne»
Pour son premier grand format, lessentinelles.info reçoit Djorogo Nangui Severin, chef de village d’Anono. Au centre des échanges, la succession dans la chefferie atchan. Interview !
Pouvez nous faire brièvement l’historique du grand groupe Atchan ?
Ce que vous me demandez est difficile pour moi. Mais je vais essayer. En fait ce qu’on peut retenir c’est que les Achans c’est un peuple guerrier. Et je voulais aussi préciser que les Atchans ne sont pas du groupe Akan. Nous sommes plutôt proches des Dida, Néo et Godié c’est pour cela que lors de Djaka festival nous sommes invités. Mais comme nous nous sommes retrouvés au bord de l’eau, les gens nous ont assimilés aux peuples Akan. Et comme je le disais le peuple Atchan c’est un peuple guerrier mais c’était avant, aujourd’hui nous sommes un peuple de paix, de vivre ensemble et de cohésion sociale .
Avant d’aller plus loin, y a-t-il une différence entre Atchan et Ebrié ?
Non, c’est un jeu de mots. Atchan c’est un peu la langue elle-même. En effet dans l’histoire nous avons eu une grande guerre entre les Abourés et c’est à l’issue de celle-ci qu’ils nous ont donné ce nom. Donc en Abouré, Ebrié veut dire « les hommes sales ». C’est pourquoi quand vous prenez du côté de Bingerville, vous avez Eloka, Ebra où il y a des Ebriés et des Abourés qui vivent ensemble. Avant Abourés et Ebriés c’était des frères mais à cause des palabres dans le temps on s’est séparé. C’est pourquoi Bonoua Ebra sont de l’autre Côté sinon nous sommes des frères, même du côté de Vitré 2 vous avez des Ebriés et des Abouré ensemble.
Je reprends une de vos déclarations « Les problèmes des chefferies continuent de déstabiliser les villages Atchan » vous maintenez cette déclaration et dans quel contexte avez-vous dit cela ?
Mais c’est moi qui ai fait cette déclaration. Il n’y a pas de soucis.
Oui mais on peut faire une déclaration et la renier après ?
Oui je l’ai dit. Effectivement les problèmes de chefferies déstabilisent les villages Atchans et pourquoi ? C’est le fonds du problème. iI y a la forme et le fond. Moi j’ai laissé la forme pour toucher le fond du problème. Dans le temps ancien est ce qu’on a vécu tous ces problèmes de chefferies, je peux dire non .Même s’il y avait quelques grabuges dans les villages ce n’était pas récurent comme maintenant. En fait, c’est l’administration qui crée le problème. Cela dit ma déclaration je la maintiens toujours. Pour dire que ces problèmes de chefferies dans les villages Atchans c’est l’administration qui est à la base. C’est-à-dire les sous-préfets et préfet ne connaissent plus leur place et veulent s’immiscer dans les affaires de la chefferie c’est cela qui crée problème. Nous avons nos us et coutumes. Et il faut les respecter. Selon la loi on dit les villageois choisissent leur chef et le sous-préfet entérine. Mais depuis un moment c’est le contraire. Les villageois choisissent leur chef et l’administration dit non.
Avant d’aller plus loin qui devient chef au pays Atchan ?
Chez nous les Atchans, c’est par génération, on vient au pouvoir. Nous avons 4 générations et 4 catégories dans chaque génération. Vous savez avant il n’y avait pas de mandature c’était en fonction de votre gestion qu’on vous maintient au pouvoir ou on vous démet. C’est à partir de 2000 , la nouvelle génération qui était en ce moment au pouvoir a initié les mandatures à partir des séminaires. Une idée que je ne partageais parce que pour moi, avant tout, il faut s’adosser à la tradition mais si on veut tout donner à l’administration demain elle va mettre de côté nos us et coutumes et cela va nous rattraper. Cela dit ce sont les 4 catégories qui s’unissent pour choisir leur chef. Mais il y a quelques spécificités dans les villages. Chez nous ( Les Tchagba ) il y a la catégorie Djehou , les ainés , après eux il y a les Dogba , puis Agban et Assoukrou. En effet les Djehou font office de conseillers parce que chez nous lorsqu’il y a une génération qui vient au pouvoir ce sont les Djehou qui assument d’abord l’intérim parce que le pouvoir n’est dans la rue. Pour dire on remet le pouvoir au doyen de la génération. Par exemple, moi je suis Tchagba actuellement au pouvoir. On est au pouvoir depuis 2017. On a remis d’abord le pouvoir au doyen de la catégorie Djehou qui doit d’abord stabiliser la génération et permettre aux 4 catégories de choisir le chef. En fait le choix du chef se fait généralement dans la 3e et 4e catégorie c’est-à-dire Agban et Assoukrou. Souvent c’est au pire des cas on prend le chef dans la 2e catégorie c’est-à-dire Dogba. Cela dit chez nous il n’y a pas de chef à vie ou on ne vient pas au pouvoir par lignée c’est par génération. Aujourd’hui, je suis chef dans mon village mais c’est la génération qui est au pouvoir ce n’est pas moi seul an tant qu’individu. Je représente simplement la génération.
Il y a problème de chefferie à Akwê Djemin à Bingerville, à Abatta, à Songon où même le chef et ses notables ont été arrêtés. Où se situe le problème ?
Tout à l’heure j’ai dit que c’est maintenant le fond des problèmes qu’on va attaquer. En 2002 ,les Dougbo ont commencé à prendre le pouvoir dans les villages. C’est ceux-là qui avec l’ex-préfet d’Abidjan Sam Etiassé ont décidé qu’il y a la mandature au niveau de la gestion du pouvoir dans les villages Atchans parce que selon eux il y a trop d’anarchies. En 2004 ils créent la constitution Atchan nouveau dans laquelle ils précisent que chaque génération a 15 ans au pouvoir mais plus il n’aura pas d’ingérence dans le choix du chef c’est à dire même les autres catégories ne peuvent pas interférer dans leur choix. Ainsi il précise que la génération qui est au pouvoir c’est elle qui désigne son chef et le présente au village c’est aux autres catégories. Par ailleurs ils ajoutent que l’administration n’a pas le droit d’agir sur leur choix. Ce qui a fait qu’en 2002 chez les Dougbo il n’y a pas eu de problème parce que les Gnandos se sont ingérés dans leur gestion du pouvoir. Mais chez les Tchagba on veut s’ingérer ? Moi j’ai même posé la question au gouverneur Mambé pourquoi il veut s’ingérer dans le choix des chefs, il n’a pas pu s’expliquer.
Des gens parlent d’une affaire de gros sous …
En fait à partir de 2019, le pouvoir des Dougbo était déjà caduc puis ça faisait 15 ans. Mambé décide comme il est le gouverneur du District d’Abidjan avec le préfet d’Abidjan que comme on va vers les élections de 2020, après celles-ci le processus de prise de pouvoir des Tchagba va être enclenché. J’ai déjà contesté cette décision puisque pour moi le débat a été politisé. Et cela allait déstabiliser les villages. Franchement je n’ai rien compris dans cette décision. Puisque moi j’ai pris le pouvoir en 2017, rien ne s’est passé dans notre village alors si tous les Tchagba avaient pris le pouvoir en 2019 ça allait créer quoi en fait en Côte d’Ivoire ? On savait que c’est un électorat il cherchait. Le 24 février 2020, l’ex-préfet d’Abidjan Toh BI au district d’Abidjan en grande réunion avec les Tchagba, les préfets et le Gouverneur Mambé. Ce dernier a déclaré que le 31 décembre 2020 le pouvoir des Dougbo prend fin et le 1er janvier 2021 c’est les Tchagba qui sont au pouvoir. Je n’ai pas encore cru à cette promesse et j’ai dit à mes amis qu’en janvier 2021 on aura le pouvoir traditionnel sans les arrêtés. C’est pourquoi j’ai dit au préfet, on aura les pouvoirs en janvier 2021 mais et les arrêtés ? Puisque c’est un arrêté qui abroge un autre. Cela dit il faut un arrêté qui met fin au pouvoir des Dougbo. Parce que sans les arrêtés nous allons encore nous concerter dans les villages, c’est un processus très long qui va faire trainer les choses. Pour éviter tout cela, j’ai proposé au préfet qu’en même temps qu’on prend le pouvoir on ait les arrêtés qui mettent fin au pouvoir précédent, ainsi cela va rendre fluide le processus de passation de pouvoir dans les villages Atchan. Qui part entre autres des concertations populaires pour aboutir à l’obtention de l’arrêté qui entérine le nouveau pouvoir. Ils n’ont pas accepté cette proposition et ont créé le bicéphalisme à la tête des chefferies Atchans. Parce que dans les villages, il y a des chefs qui ont le pouvoir traditionnel et d’autres qui ont le pouvoir administratif (qui ont obtenu des arrêtés de l’administration) et cela crée un flou dans les villages. Celui qui a le pouvoir administratif peut vendre les terrains et c’est un problème d’intérêt et d’argent. Voici le problème qu’il y a dans les villages Atchan aujourd’hui. En clair les Tchagba ont le pouvoir traditionnel et les Dougbo ont le pouvoir administratif. En effet celui qui a le pouvoir traditionnel est limité dans son fonctionnement. Il ne peut même pas demander à son prédécesseur de faire un bilan. De l’autre côté, celui qui a le pouvoir administratif lorsqu’il y a un problème lui, il va à la police parce que c’est lui que le pouvoir connait. Tout ça c’est la mauvaise foi de l’administration. Aujourd’hui, Abidjan est devenu un eldorado, le m2 fait 600 000fcfa et à l’instant on devient riche c’est le constat. Pour donc conclure sur cette question, il y a l’ingérence des Dougbo et la mauvaise foi de l’administration parce qu’ils sont conscients de ce qui se passe actuellement mais ils ne prennent pas de décision parce qu’ils sont en deal avec eux. Aussi chez les Tchagba, il y a des gens qui sont les Poulains des Dougbo pourtant ceux-là ne sont même le choix de la génération Tchagba. Mais comme ils ont ce soutien des Dougbo ceux-là les amènent chez les sous-préfets afin qu’ils obtiennent des arrêtés. (Tout simplement parce que les Dougbo veulent se maintenir au pouvoir). Vous prenez le cas d’Adjamé Bingerville le rapport est là. J’ai demandé au sous-préfet s’il voulait faire une concertation populaire. Il a répondu oui. Or cette concertation populaire a déjà révélé le choix d’un chef. Mais lui a donné l’arrêté à une autre personne. C’est le problème de ce village. C’est aussi le cas à Songon. Remarquez tous les villages où il y a problèmes c’est là-bas où il y a terrain à vendre .Est ce qu’Anono , y a-t-il palabre ? (rire).
Maintenant venons sur votre nomination comme Conseiller spécial du Directeur exécutif et Grand médiateur Afrique avec le grade de capitaine. Que renferme cette mission et vous avez-vous dit tout à l’heure que vous êtes en formation est ce que cela rentre dans le cadre de cette mission ?
La structure s’appelle World Chaplains Association Human Rigths ou Association Mondiale des Aumôniers Droits de l’Homme. Elle m’a nommé à travers WCAHR-ONU AFRIQUE au poste de Conseiller Spécial du Directeur Exécutif Afrique et Grand Médiateur avec le grade de Capitaine. Vous savez cette structure militarisée, actuellement nous sommes au campus de Cocody en train de suivre une formation sur les droits de l’homme. Parce qu’avant d’engager une médiation il faut d’abord maitriser l’environnement c’est dans ce sens qu’on fait cette formation en droit de l’homme. Il faut noter que c’est le terrain qui a fait que j’ai eu cette nomination parce que tous les conflits des villages c’est à Anono que je les règle. Mais le gros souci c’est que la politique s’est trop immiscée dans les gestions des chefferies à travers les sous-préfets et préfet à qui je demande de descendre sur le terrain pour prévenir et régler les conflits dans les villages. Au niveau de ma nouvelle mission je souligne que j’ai fait un doctorat en diplomatie. Ce n’est pas la chefferie qui a fait que cette structure m’a nommé. Moi j’ai déposé mon CV et j’ai fait le Cds, le centre de diplomatie et stratégie(Cds) de Paris donc j’ai fait la diplomatie et la stratégie militaire. Pour dire je vais faire ce que je peux avec les moyens de bord. En fait je suis médiateur d’Afrique mais avant cette étape , il faut que je règle d’abord la situation de chez nous (Anono et la Côte d’Ivoire).
Interview réalisée par Tché Bi Tché et Renaud Djatchi