Détention de Yodé et Siro /Tiburce Koffi à Adou Richard : « Yodé et Siro existent pour cultiver l’espoir dans le peuple ivoirien … »

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M. le Procureur, je me serais fait un devoir civique de venir physiquement à vous afin que, dans la discrétion et l’élégance d’une conversation entre gens civilisés, nous puissions trouver une solution à la situation qui nous préoccupe et qui justifie cette lettre ouverte qui traduit l’urgence dans laquelle nous sommes. Cette urgence, c’est la libération des chanteurs Yodé et Siro.

Yodé et Siro. Deux noms, deux stars, deux idoles de ce qui représente la musique ivoirienne de ces trois dernières décennies : le zouglou, charmant mouvement chorégraphico-musical d’inspiration populaire et authentiquement ivoirien. Le zouglou.

Mieux que le coupé décalé, le « broutage » et l’enfer sonore des gigas maquis, le zouglou est tout ce qui reste comme activité et comportement social salubres à la jeunesse désolée de ce pays nôtre. Deux de ses adeptes les plus représentatifs sont en ce moment en garde-à-vue, en attendant sans doute leur transfèrement à la Maca – circuit classique que fait subir l’appareil judiciaire de notre pays à tout citoyen réfractaire à l’ordre public.

M. le Procureur, le temps (qui presse) ne me permet pas de m’instruire comme il convient, de ce dossier. Et nulle intention de ma part de contester votre autorité. Après tout, être républicain (et je prétends l’être), c’est accepter de respecter le pacte social qui me lie à l’ensemble du corps communautaire, et me soumettre à la loi, prescription impersonnelle, qui a été édictée. Yodé et Siro ont-ils enfreint à la loi ?

En réalité, là n’est pas la question. La question (car il y en a une), c’est l’opportunité de cette garde-à-vue, spectre d’un emprisonnement dont l’onde de choc pourrait, davantage plus des propos gênants préférés par ces artistes populaires, perturber le climat social.

M. le Procureur, nul doute que vous avez avec vous la loi, idiome de l’autorité de l’État. Et je suis d’accord avec vous que la loi doit être exercée afin de juguler les instincts mauvais (ou grégaires) des citoyens, pour la stabilité du corps social. La loi est force coercitive, brutale, offensive, répressive. À des fins dissuasives. Et, diriger, c’est éviter de se laisser surprendre par le désordre.

Je sais et comprends tous ces principes majeurs qui guident les actes des détenteurs de Pouvoirs (exécutifs, législatifs, spirituels, politiques, etc.) Mais, au-dessus ou en deçà de la loi, il y a, défiant les émotions, les impératifs des dirigeantes, et la raison objective, LE RESSENTI des peuples. Faute de ne pas tenir compte de cette donne, des pouvoirs régnants ont fini par chuter de la grue où ils étaient perchés, saoûls de puissance et de suffisance.

M. le Procureur, la loi qui autorise à sévir admet aussi l’existence principielle d’une autre loi qui permet de pardonner. Telle est la nécessaire dialectique de la Justice. L’usage exacerbé de la force républicaine peut altérer, par abus, sa crédibilité et son efficacité.

Je suis sûr que vous avez saisi le sens de ma démarche. Elle n’est pas celle d’un syndicaliste mystificateur au langage offensif, offensant, revendicatif et inutilement chargé de menaces agaçantes ; elle est encore moins celle d’un politicien calculateur et fourbe – j’ai quitté pour de bon cet univers qui n’est pas fait pour moi.

Ma démarche est tout simplement celle d’un « responsable des destinées de la Cité » (Cheick Hamidou Kane.) En effet : Président du Conseil de Gestion et de Restructuration (COGER) du Bureau ivoirien du droit d’auteur (Burida), je ne saurais rester insensible à l’infortune qui frappe deux de mes associés les plus sympathiques et honorables.

M. le Procureur, sachez que les artistes de notoriété sont des motifs de fierté et d’optimisme pour les peuples, surtout aux périodes où ces peuples se sentent opprimés. Et, je peux vous le dire : ce peuple se sent blessé quelque part dans sa vie profonde ; blessé dans ses convictions et espérances, ses superstitions, ses croyances, ses rêves de bonheur bafoués. Heureusement pour ce peuple, Yodé et Siro existent pour cultiver en lui l’espoir ; car le silence devant la souffrance est désespérance et source de déflagration sociale. Oui, M. le Procureur, c’est ce genre de situations qui, répétées, génèrent des brutalités imprévisibles, voire des catastrophes.

Ma démarche, M. le Procureur et cher cadet (car vous l’êtes), est aussi celle du philosophe quêteur et réhabilitateur de sagesses oubliées ; elle est surtout celle de l’écrivain, personne attentive aux valeurs de liberté et d’amour. Elle est, enfin, celle du Médiateur et du Réconciliateur. Pour la sauvegarde de la paix sociale. Je vous en prie, M. le Procureur : trouvez les moyens juridiques pour libérer ces artistes. Tout le COGER du Burida que je préside saura vous adresser de chaleureuses et bienfaisantes félicitations pour cet acte… inspiré et productif.

En attendant, je demande aux artistes de mon pays de garder leur calme. Évitez, s’il vous plaît, tout débordement. Laissez-nous agir dans la discipline et le respect dû à l’autorité.

Tiburce Jules Koffi

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