Abidjan est devenu une poubelle à ciel ouvert empoisonnant mortellement les Abidjanais au milieu des infrastructures modernes. L’injonction de 72 heures adressée par le tout nouveau Ministre de l’hydraulique, de l’assainissement et de la salubrité, le Docteur Amédé Koffi Kouakou aux opérateurs de collecte des ordures ménagères de débarrasser Abidjan des déchets, sonne comme une provocation ou une méconnaissance de ce qui l’attend. Les 72 heures sont passées et les ordures ne font que s’accumuler. Notre Docteur a donc besoin d’un examen clinique du secteur pour avoir des nouvelles sur la situation des ordures à Abidjan.
Chaque jour, Abidjan produit près de 5 000 tonnes de déchets avec un taux de collecte moyen de 54%, deux chiffres qui donnent la température et la tension artérielle du secteur au Docteur Amédé Koffi Kouakou.
Derrière ces montagnes d’immondices se cache une réalité paradoxale : un déchet toxique pour ses habitants, mais potentiellement une manne économique et énergétique considérable. Au cœur des débats, une question de fond se pose : la gestion de ces déchets est-elle une fatalité ou une opportunité de développement durable ?
- HISTORIQUE : DE LA DECHARGE D’AKOUEDO A LA REORGANISATION DU SECTEUR
Pendant longtemps, la gestion des ordures à Abidjan a été centralisée autour de la décharge à ciel ouvert d’Akouédo, ouverte en 1965. Pendant plus de cinq décennies, ce site a accumulé près de 53 millions de tonnes de déchets, devenant un symbole d’insalubrité et un danger sanitaire permanent pour les riverains. Des études ont montré que les populations vivant à proximité étaient exposées à des polluants dangereux comme le plomb ou le mercure, favorisant l’apparition de paludisme, de gastro-entérites et de troubles respiratoires.
En 2018, face à la saturation, l’État a opéré un tournant majeur. La décharge d’Akouédo a été définitivement fermée et remplacée par le Centre de Valorisation et d’Enfouissement Technique (CVET) de Kossihouen, une infrastructure moderne d’un coût de 40,73 milliards de FCFA, capable de traiter 7 000 tonnes de déchets par jour. Pour encadrer ce nouveau système, l’État a créé l’Agence Nationale de Gestion des Déchets (ANAGED).
- SITUATION ACTUELLE : DES CHIFFRES ALARMANTS MALGRE DES AVANCEES
Malgré ces efforts de modernisation, la situation actuelle est préoccupante. Le taux de collecte dans le district d’Abidjan stagne à seulement 54 %, contre 86 % dans le reste du pays, et le taux de recyclage est presque inexistant, plafonnant à 1 %.
Chaque jour, ce sont des montagnes d’ordures non ramassées qui s’accumulent un peu plus dans les quartiers.
Cette inefficacité chronique s’explique en grande partie par des difficultés financières structurelles. Le budget de la filière, estimé entre 40 et 60 milliards de FCFA par an, repose principalement sur les subventions de l’État. D’après nos enquêtes, l’ANAGED subit des retards de paiement chroniques de la part de l’État, ce qui l’empêche de rémunérer correctement les prestataires privés chargés de la collecte, à savoir ECOTI SA (secteur 1 : Abobo, Anyama, Cocody, Plateau, Bingerville) et ECO EBURNIE (secteurs 2 et 3 : Attécoubé, Adjamé, Songon, Yopougon, Koumassi, Port-Bouët, Treichville, Marcory). Des créances de plusieurs mois s’accumulent, fragilisant l’ensemble de la chaîne opérationnelle.
L’insuffisance du ramassage transforme l’espace urbain en un véritable réservoir de maladies. Les déchets non collectés, en particulier les matières organiques, les plastiques et les textiles, s’entassent dans les rues, les caniveaux et les terrains vagues, créant un environnement propice à la prolifération de maladies graves.
La pollution et les moustiques ignorant les frontières communales, l’insalubrité d’un seul quartier est une menace pour tous les autres quartiers.
Voici les principaux risques sanitaires documentés à Abidjan.
- Paludisme : le moustique Anophèle se multiplie dans les eaux croupies. La Côte d’Ivoire enregistre encore plus de 3,6 millions de cas de paludisme chaque année, et l’insalubrité urbaine est un facteur aggravant majeur.
- Dengue, chikungunya et Zika : le moustique, vecteur de ces maladies, prolifère également dans les petits contenants abandonnés. Des foyers de dengue ont été signalés à Abidjan en 2019 et 2023.
- Fièvre jaune : bien que la vaccination protège une partie de la population, le risque de transmission urbaine existe tant que les gîtes larvaires persistent.
Les rongeurs, attirés par les déchets alimentaires, ne sont pas en reste. Les rats pullulent dans les dépôts sauvages et peuvent provoquer :
- Des insuffisances rénales et hépatiques sévères par contact avec l’urine de rat, souvent dispersée par les eaux de pluie lors des inondations récurrentes à Abidjan.
- La peste et le typhus murin : bien que plus rares, ces infections restent possibles dans les quartiers les plus insalubres.
Les pluies tropicales lessivent les amas d’ordures, produisant un lixiviat, un liquide noir et nauséabond riche en métaux lourds (mercure, plomb), en bactéries pathogènes et en substances chimiques. Ce lixiviat s’infiltre dans le sol ou ruisselle vers les cours d’eau, les puits et les forages et peuvent provoquer :
- Le choléra : la contamination de l’eau potable par des déchets fécaux est un facteur déclencheur classique. Abidjan a connu une épidémie de choléra en 2021-2022, faisant plusieurs dizaines de morts. En 2024, des cas sporadiques ont encore été signalés dans des quartiers mal desservis.
- La typhoïde, l’hépatite A, la gastro-entérites sévères : ces maladies hydriques sont endémiques dans les zones où l’eau de boisson côtoie les ordures. Les enfants de moins de cinq ans sont les premières victimes, avec un risque de déshydratation mortelle.
Les risques respiratoires liés aux brûlages à ciel ouvert combinés aux gaz des moteurs thermiques de véhicules.
Face à l’accumulation des déchets, de nombreux habitants n’ont d’autre solution que d’y mettre le feu. Ces brûlages sauvages émettent des fumées contenant des dioxines, des microparticules, du benzène et hydrocarbures aromatiques polycycliques, tous reconnus cancérigènes.
- Infections respiratoires aiguës : bronchites, pneumonies et otites touchent en priorité les enfants et les personnes âgées. Les infections respiratoires sont l’une des premières causes de mortalité infantile en Côte d’Ivoire.
- Asthme et allergies chroniques : l’exposition régulière aux fumées aggrave les pathologies existantes et peut en créer de nouvelles.
- Risques cancérigènes et de décès brusques : à long terme, l’inhalation répétée de ces fumées augmente le risque de cancers du poumon, des voies aériennes, de la vessie et des risques d’obstruction des veines provoquant des décès brusques, de véritables décès par empoisonnement.
Les dermatites, mycoses et infections bactériennes sont également fréquentes chez ceux qui manipulent les déchets sans protection ou qui vivent à leur contact.
Boire de l’eau minérale propre et manger de la nourriture saine tout en respirant de l’air pollué équivaut à boire de l’eau empoisonnée ou à manger de la nourriture empoisonnée. La question des ordures non collectées est donc un défi sécuritaire et agit comme les effets d’une bombe nucléaire pour la population.
Ce tableau sanitaire, bien sombre, n’est pourtant pas une fatalité. Les autorités et les acteurs de terrain disposent de leviers pour inverser la tendance.
III. PERSPECTIVES : UN SYSTEME A REINVENTER
Face à ce constat, le cri de cœur du tout nouveau ministre de l’hydraulique, de l’assainissement et de la salubrité, le Docteur Amedé Koffi Kouakou ne suffit pas. Il faut :
- À court terme : payer les arriérés et mobiliser le génie militaire en appui des opérateurs classiques pour débarrasser dans un délai raisonnable la ville d’Abidjan de ces déchets toxiques.
- À moyen terme : Assainir les circuits de financement pour garantir des paiements plus réguliers, transformer les déchets en énergie et engager la Côte d’Ivoire sur le chemin des véhicules électriques en les détaxant pour protéger la population des gaz d’échappement des véhicules thermiques.
Les déchets ne sont pas seulement un problème à évacuer car le vent ramène toujours en ville les microorganismes et les microparticules, mais aussi une ressource. Le site d’Akouédo, aujourd’hui réhabilité, est en train d’être transformé en un grand parc urbain de 100 hectares, symbole d’une reconquête environnementale. De plus, une unité de biométhanisation y valorise désormais le biogaz, issu de la fermentation des déchets organiques pour produire de l’électricité. L’objectif est de généraliser ce principe d’économie circulaire sur l’ensemble du district non seulement pour les ordures mais pour les eaux usées.
- À long terme : l’objectif des 95 % de recyclage. Dans cette vision, les déchets ne sont plus un fléau, mais une matière première à valoriser, créatrice d’emplois décents et propres. Une telle transformation implique une mobilisation de tous les acteurs : État, collectivités, entreprises, ONG et citoyens pour instaurer une véritable culture du tri à la source, du compostage domestique et du recyclage industriel.
En attendant, les Abidjanais continuent de vivre au milieu des poubelles. La marge est étroite entre le déchet toxique d’aujourd’hui et l’or vert de demain. L’issue dépendra de la volonté politique, des investissements et de l’implication de chacun.
Par Dr. Ing Ahoua DON-MELLO
