Dans les dédales du livre : BIAZOPAYS, LA REPUBLIQUE DES ALTERNANCES POLITIQUES ANTICONSTITUTIONNELLES

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Biazopays, La République Des Alternances Politiques Anticonstitutionnelles est le troisième livre de Mamadou Labib Traoré. L’auteur est Inspecteur vérificateur à l’Inspection Générale des Finances au Cabinet du Premier Ministre.

L’œuvre en vedette aujourd’hui a été publiée en octobre 2023 dans la forge de Les Editions Kamit, l’éditeur du génie africain. C’est une œuvre littéraire longue de 118 pages repartie en quatre nouvelles aux titres expressifs :

  • La sédition du peuple ou la république des coups d’État
  • La rébellion armée
  • Le démocrate comploteur
  • TPPD ( Tout Pour le Pouvoir et la Démocratie)

Le titre du livre et les titres des nouvelles sont clairement loquaces. Nous sommes en effet loin des titres symboliques et métaphoriques. Les termes qui constituent ces titres nous plongent dans le marigot de la politique, la politique africaine, la vedette de toutes les chaines de télévisions occidentales.

Au regard donc de ce qui précède, le lecteur est averti que le voyage qu’il s’apprête à effectuer ne sera pas de tout repos. Le monde politique est un lieu rude. C’est une jungle où tous les coups sont permis.

Mais que va faire ce jeune écrivain dans cette jungle alors qu’il aurait pu offrir à ses lecteurs de petites histoires d’amour, de petits récits de romance ? Les lecteurs auraient eu là l’occasion de s’évader et même de rêvasser. Le succès des films de Tolenovelas repose sur cette vérité : la thématique de l’amour attire et se vend bien. Dans un continent où les gens refusent le jeu de la réflexion et de la création, les films et les livres d’aventures amoureuses fonctionnent comme une sorte d’anesthésie dont le rôle est d’éloigner les populations des douleurs qui rythment leur quotidien.

Amis du livre et amoureux des belles lettres,

Quels changements significatifs peut apporter la littérature sentimentale à un continent comme le nôtre ?

La politique ne doit pas être un sujet réservé à une classe privilégiée de personnes, celles qu’on appelle les politiciens ou encore les professionnels de la politique. Puisque la politique régente tout, il est du devoir de tous les citoyens de s’en préoccuper. En réalité, la politique est l’affaire de tous. Tout étant politique (le sport, la culture, l’économie, le social), choisir de rester en marge des débats politiques, c’est choisir de laisser une poignée d’individus qui ne sont certainement pas les plus outillés de décider de notre destin

Le groupe zouglou Les Salopards, avec un humour on ne peut plus corrosif, chantait que « même ceux qui ne se brossent pas » parlent de politique. Alors, si tout le monde parle de politique, que doit être la posture de l’écrivain ? Doit-il être le seul être humain qui doit jouir d’une dispense en politique ?

La question se pose et mérite d’être posée car il se trouve encore, dans ce siècle tourmenté, et en Afrique, le continent le plus convulsif, des personnes qui estiment que l’écrivain doit être le seul à rester loin de la sphère politique.

Que ces donneurs de leçons sortent de leurs illusions. La responsabilité de l’écrivain africain, à notre sens, est grande voire plus grande que celle de ses confrères de l’occident et de l’Orient.

Comment jouir du prestige d’être un artiste, un créateur, un démiurge, un génie et accepter de se mettre en marge des questions qui secouent la société ? Comment pouvoir se boucher les oreilles et se fermer les yeux face aux spectacles de la déshumanisation collective, de l’abêtissement et de l’asservissement de la population ? Comment rester aphone quand des occasions de rugir se multiplient d’un régime à un autre ?

La position de l’auteur de ce livre est claire : l’écrivain doit nécessairement se positionner comme un acteur incontournable de son temps dans la construction de la nation, dans le combat de la préservation des valeurs cardinales, dans le débat de la défense des valeurs citoyennes et les principes républicains.

Ce livre vient pour mettre en lumière la vocation principale de l’écrivain africain, celle de prendre fait et cause pour ceux qui souffrent, de fustiger les dérives d’où qu’elles viennent par le biais de la fiction.

Ceux qui n’ont pas encore tenté l’aventure de la lecture se demandent : De quoi parle ce livre ? Permettez-moi de vous en dire juste quelques mots car je ne veux pas vous priver du plaisir lié à la découverte lorsqu’on se met à lire.

Dans la première nouvelle titrée La sédition du peuple ou la république des coups d’État, son excellence Bakpa Olika et son successeur l’adjudant Zaragba Kounglo, arrivent au pouvoir, tour à tour, par coup d’État, avec des discours prometeurs qui emballent les consciences. Mais rapidement l’ivresse du pouvoir les transforme en des monstres patibulaires.

Dans la deuxième nouvelle, La rébellion armée, il est question d’une rébellion armée qui, au nom de la démocratie et de la justice, va précipiter le pays en enfer. Le parcours de cette rébellion est parsemé de cadavres et d’atrocités sans nom. Et au finish, la furieuse trahison au détriment des soldats qui ont cru au changement et du pauvre peuple, la dinde de la force.

La troisième nouvelle Le démocrate comploteur met en scène Almira Barozo, un Président élu démocratiquement. Dès qu’il accède au pouvoir, il engage des réformes hardies à tous les niveaux à la grande joie des populations. Mais l’espoir qu’il a suscité à l’aube de son règne fait rapidement place à une succession de complots pour se maintenir au pouvoir. Il devient un incorrigible dictateur.

TPPD ( Tout Pour le Pouvoir et la Démocratie), la nouvelle qui clôt le livre, nous fait vivre l’itinéraire d’El Biaz un personnage brillant et exceptionnel. Après avoir assuré une parfaite transition à la tête du pays et remis le pouvoir aux civils, il se consacre aux études qui le propulsent au rang d’un éminent professeur. Mais le succès de ses conférences et sa grande popularité inquiètent le Chef de l’État qui décide de l’éliminer. El Biaz réussit à prendre le dessus et même à prendre le pouvoir d’État. Endurci par la douleur et les trahisons, il se proclame président à vie à la tête de Biazopays.

En lisant les nouvelles qui composent ce recueil, on est tenté de dire qu’en Afrique, le fauteuil présidentiel est frappé de malédiction, tant il enivre ceux qui l’occupent au point de les rendre méconnaissables. Comment expliquer qu’un démocrate s’abonne au complot, qu’un éminent professeur se mue en dictateur, que des rebelles en quête de démocratie la foulent aux pieds ? Que les militaires formés pour être des hommes d’ordre et de discipline se réduisent à devenir des sanguinaires sans foi ni loi ?

Dans ces quatre nouvelles au rythme haletant, Traoré Mamadou Labib nous révèle l’échec des républiques africaines. Lequel échec est l’œuvre de roitelets en panne de vision, qui n’ont pour programme que de satisfaire leur égo démesuré. L’auteur nous met à portée d’yeux les déchirures qui retardent la marche des États africains. Coups d’État, Insurrection, soulèvement populaire, trahison, manipulation, dictature, tyrannie, violence…tous les ingrédients d’un cocktail explosif y sont.

Férocement critique, ce livre est une succession de tableaux sombres. L’univers peint ici est frappé de pessimisme, piégé et hostile. Les citoyens ordinaires qui composent le grand peuple sont telles des bêtes d’enclos n’attendant que leur tour pour passer à l’abattoir.  Instrumentalisés et déshumanisés sont réduits à subir les humeurs et caprices des princes.

Dans ces récits, des films noirs, que dis-je, ces films d’horreur, les chefs bandits, sont les chefs d’État, civils ou militaires. Le plus important pour eux c’est l’accession et le maintien au pouvoir aux prix des tortures et des assassinats.

Certes, nous assistons à des soulèvements, des révoltes, mais les populations finissent toujours par confier leur destin à un politicien ou un militaire. Le résultat, cependant, est le même. Les chefs d’État arrivent dans un climat d’effervescence populaire. Mais une fois au sommet, ils se muent en tyrans. Dans ce contexte, les coups d’État semblent être les seules voies pour les éjecter. Malheureusement, les coups d’État, loin d’arranger la situation l’empire. Un piège sans fin, un cul de sac !

Quel est ce pays dénommé Biazopays, pays instable et en proie à des soubresauts mortels où se déroulent toutes actions de ce recueil ?

Biazopays est un pays fictif, jailli de l’imagination de Traoré Labib. Néanmoins, Biazopays pourrait être un pays d’Afrique, un de ces États voyous abonnés à l’école buissonnière de la démocratie, ces états condamnés à tourner en rond, où l’alternance au lieu d’être démocratique est un attrape-nigaud. Biazopays est l’Afrique en miniature, une sorte de laboratoire qui permet de voir de près les maux qui minent la politique du continent noir. Biazopays est un lieu d’angoisse où la nuit épaisse refuse de céder le terrain au jour, un univers déglingué où la lumière a du mal à percer la peau drue de la nuit.

Biazopays est une terre en convulsion, prise dans les serres des ambitions aveugles de politicards cyniques. C’est une jungle où la démocratie est torturée, la république étranglée.

Le recueil interroge les tâtonnements, les turpitudes, les aveugléments des pouvoirs politiques africains. L’auteur décrit sans retenue les convulsions des États africains pris en otage par des politiciens assoiffés de pouvoir et de sang.

Le pessimisme qui coule dans les phrases de l’auteur loin d’inviter au désespoir est tel une aiguillon qui doit réveiller les consciences endormies, les esprits naïfs prompts à s’accommoder des situations même les plus intenables.

Usant d’un niveau de langue accessible à tous, d’un vocabulaire adapté au tableau de déchéance qu’il dépeint l’écrivain ivoirien s’affirme comme un écrivain pleinement engagé. Ses phrases sont comme des coups de bistouri, sans complaisance et surtout acérés et tranchants. L’avantage du choix de la nouvelle est qu’il permet de faire le tour de la thématique sous plusieurs facettes.

 

En fustigeant l’inacceptable et l’absurde, l’écrivain fait indirectement une plaidoirie en faveur des alternances démocratiques et constitutionnelles. Il faut lire les nouvelles comme une revendication au profit d’une Afrique fondée sur les valeurs morales et sociales qui ont fait sa grandeur dans les temps passés. Traoré Labib, en refusant de faire taire sa plume, rejoint ses illustres ainés, tous ces écrivains épris de justice que sont Bernard Dadié, Aimé Césaire, Sony Labou Tansi, Henri Lopès, Emmanuel Dongala.

L’écrivain africain ne doit pas être seulement une plume enchantée, une Kora envoutante. Pour la cause de l’Afrique, il doit être telle une bourrasque, tel un rugissement. Le jour où les plumes se couchent, il n’y aura plus d’avenir pour notre continent.

Par Etty Macaire

 

 

 

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