Bondoukou – Sokouadou. Il y a des royaumes qui meurent faute d’héritier. Et il y a le royaume Bron, qui étouffe parce qu’il en a trop. Depuis le 10 août 1992, date de la mort de Nanan Koffi Yeboua, le 16ème monarque, le tabouret sacré n’a plus de maître incontesté. 33 ans de palabres, de bœufs sacrifiés, d’attaques nocturnes et de procédures judiciaires qui finissent toutes à Abidjan sans jamais revenir.
Au cœur de ce vide, un homme. Il ne règne pas à Bondoukou. Il résiste à Sokouadou. Son nom à l’état civil : Kouassi Manou, né en 1956. Son nom de règne : Nanan Appia 1er. Et dans sa case modeste, à sa gauche, il y en a : la chaise. La vraie, dit-il.
C’est le jour de la fête des Ignames, la plus sacrée du peuple Bron, qu’il a décidé de parler. Pas pour célébrer. Pour se plaindre aux ancêtres. Et pour lancer un appel solennel au Président Alassane Ouattara.
* »On m’a dit que j’allais mourir si je refusais »*
Le récit de Nanan Appia 1er n’a rien d’une conquête. C’est l’histoire d’une fuite rattrapée par le destin. Élevé à Tangamourou par sa grand-mère Kossia Badou, devenu chrétien et salarié d’une société de carrières à Abidjan, il ne voulait pas de ce fardeau. « En 1993, on m’appelle depuis Sécrébango. Le patriarche Yaw Kousounou me dit : c’est Sokouadou qui doit hériter. J’ai dit non. J’ai dit au village : prenez quelqu’un d’autre, je vous aiderai avec de l’argent. »
La réponse des anciens est une sentence : « Si tu refuses, on te verse l’eau. Tu ne feras pas deux jours. »
Prêtres catholiques consultés, patrons avertis, tous lui tiennent le même langage : on ne refuse pas les aïeux. En décembre 1997 à Tanda, on le pare, on le fait parader. Le rituel est scellé par le sang : « Quand un roi meurt, son successeur doit donner le bœuf pour l’embaumement. Je suis le seul à l’avoir fait. J’en ai donné 4 pour les funérailles de Koffi Yeboua. Allez demander au chef Akidom à Gouméré, il a reçu mon bœuf. Mes adversaires, leur bœuf est mort en route. »
*Le trône caché dans un camion*
Si Appia 1er a le trône, il n’a jamais eu la paix. Son règne est une succession d’embuscades qu’il raconte avec une précision chirurgicale.
1998, Bondoukou. Il doit être présenté au grand Imam Koudouss. Sa procession est attaquée à l’école centre. Il montre la chaise éraflée : « C’est elle. Voilà ce qu’il en reste. Et j’ai gardé la dette de 500 000 F de ce jour-là. »
Quelques heures plus tard, alors qu’il doit serrer la main du préfet, un appel : des hommes veulent s’introduire chez lui pour voler le trône, dissimulé dans un camion.
2015, l’humiliation suprême. Le chef de Guiende et l’intérimaire de Songori viennent réclamer le tabouret. « Ils me disent : on a déjà fait un roi chez Adam Yéboua, mais on n’a pas de chaise. » Ironie cruelle pour Appia 1er, qui avait lui-même intercédé des années plus tôt pour que ce même chef de Guiende soit accepté par ses sœurs.
Depuis, l’affaire s’est enlisée dans les tribunaux. « On a fait des échanges de mémoires à Bondoukou. Le président du tribunal nous envoie chez le procureur. Le procureur fait une note. On revient. Et on nous dit : c’est l’exécutif qui doit trancher. Depuis 2018, plus rien. »
*L’alternance volée*
Au fond, tout est une question de lignée. Le royaume Bron est divisé en deux groupes : Zanzan et Yakassé. Dans le Yakassé, deux lignées se partagent le pouvoir par alternance : d’un côté Tangamourou, Tèwi, Yangbo, Amanvi ; de l’autre Sokouadou, Adendia, Assuefry, Abokouman, Téko.
« Koffi Yeboua venait de Tangamourou. Avant lui, Kwamé Adjimané aussi. Par alternance, c’est notre tour, le tour de Sokouadou. Les vieux ont tranché. Mon adversaire, lui, n’est même pas dans la lignée. »
Pour lui, le coupable a un nom : Adam Yeboah, qui aurait, le jour même de son intronisation prévue à Héribô, présenté un autre candidat au Président Bédié pour brouiller les cartes.
* »Que le vrai or vienne ! »*
Alors cette année, la fête des Ignames aura deux visages. Deux Adaye Kèssiè. Deux rois qui adoreront les mânes chacun de son côté.
C’est pour en finir qu’Appia 1er propose un rituel de vérité : « Là où la tradition a échoué, que le politique nous aide. J’appelle le Président Ouattara et tous les sachants de ce pays. Fixez un jour, un lieu. Le 12 octobre, jour du vrai Adaye Kèssiè. Je viendrai avec mon trône, ils viendront avec le leur. Et que les ancêtres désignent le vrai. J’en ai trop souffert. »
Dans sa case de Sokouadou, le gardien solitaire attend. 69 ans, 28 ans de garde, 33 ans de crise. Et une chaise royale qui, depuis 1992, n’a jamais retrouvé le chemin de Bondoukou.
Rosemonde Desouza correspondante régionale depuis Sokouadou
