Georges Taï Benson a quitté notre monde, ce 25 septembre 2026. Avec sa disparition, la Côte d’Ivoire perd une figure qui aura profondément marqué son histoire culturelle, artistique et médiatique. Benson était certes connu pour son humour, ses plaisanteries, ses facéties et cette manière bien à lui de mettre les gens à l’aise. Mais réduire cet homme à ses farces serait passer à côté de l’essentiel. Derrière le personnage populaire se cachait un homme d’une intelligence remarquable, un observateur exceptionnel et surtout un véritable révélateur de talents.
Les échanges que j’ai eus avec le grand cinéaste ivoirien Sidiki Bakaba au lendemain de la mort de Georges Taï Benson m’ont encore davantage convaincu de l’importance de cet homme. Benson était un homme de culture et de création qui avait commencé par le théâtre, à une époque où plusieurs grands noms de la scène ivoirienne faisaient également leurs premiers pas. Il évoluait notamment dans le même univers que les Bienvenu Neba, Désiré Écaré, Roger Gnoan M’Bala, Clémentine Tikida. Cette proximité avec le théâtre fut déterminante dans la formation de l’homme qu’il allait devenir.
Mais ce qui frappe surtout chez Benson, c’est son extraordinaire capacité à reconnaître le talent chez les autres. Il était à la fois détecteur et accoucheur de talents. Il savait regarder au-delà des apparences. Là où beaucoup ne voyaient qu’un jeune chanteur, une jeune chanteuse ou un artiste encore inconnu, Benson percevait déjà une possibilité, une voix, une personnalité, un potentiel qui ne demandaient qu’à être accompagnés.
C’est ainsi qu’il contribua à faire connaître plusieurs artistes qui allaient ensuite devenir des références de la musique ivoirienne et africaine. Alpha Blondy, Chantal Taïba, Aïcha Koné et bien d’autres bénéficièrent de son regard et de son soutien. Il avait compris très tôt qu’un talent ne demande pas seulement d’être découvert : il faut aussi lui donner l’occasion de s’exprimer. Il faut parfois ouvrir une porte, présenter quelqu’un, lui faire confiance et lui permettre de rencontrer son public.
La suite est connue. Certains de ceux qu’il avait contribué à faire émerger ont connu des carrières extraordinaires. Mais les projecteurs se sont souvent davantage tournés vers ceux qui avaient bénéficié de son intuition que vers celui qui avait su les repérer. C’est peut-être aussi le destin des grands découvreurs : ils sont parfois moins connus que les talents qu’ils ont contribué à révéler.
Georges Taï Benson n’avait pas honte de rappeler qu’il s’était arrêté en classe de cinquième. Cette confidence, loin d’être une faiblesse, était chez lui une manière de poser une question fondamentale à notre société : un diplôme suffit-il à mesurer l’intelligence, la culture, l’expérience et les compétences d’un être humain ?
Benson aurait aimé transmettre tout ce qu’il avait appris au cours de sa vie. Il aurait voulu partager ses connaissances avec le plus grand nombre. Il avait accumulé une expérience considérable dans le théâtre, la musique, la télévision, la communication, la culture et les relations humaines. Il avait rencontré des artistes, observé des carrières, accompagné des destins et appris de ses propres expériences. Il avait donc beaucoup à transmettre.
Mais, selon ce qu’il exprimait lui-même, une porte lui fut fermée parce qu’il ne possédait pas de diplôme universitaire. C’était l’un de ses grands regrets. L’homme qui avait tant appris au contact de la vie ne pouvait pas toujours enseigner officiellement ce qu’il savait parce qu’il ne possédait pas le parchemin correspondant. Voilà une contradiction qui devrait nous interpeller.
Nos sociétés ont besoin de diplômes parce que ceux-ci permettent de garantir certaines formations et certaines compétences. Mais elles devraient aussi savoir reconnaître l’expérience, le savoir-faire, la créativité et la capacité de transmettre. Une société qui ne reconnaît que les diplômes risque de laisser sur le bord du chemin des personnes qui ont pourtant énormément à apporter.
Benson avait une autre idée qui lui tenait à cœur : celle des décorations « à titre costume ». Il regrettait que l’on attende souvent la mort d’un homme ou d’une femme pour lui remettre une distinction. Pour lui, les Ivoiriens qui avaient travaillé dur, qui avaient bien travaillé et qui avaient contribué au rayonnement de leur pays devaient être honorés de leur vivant.
Son expression était volontairement provocatrice, mais elle disait quelque chose de profondément humain. Lorsque la médaille est accrochée au costume du récipiendaire de son vivant, celui-ci peut la regarder, la toucher, en parler avec ses proches et partager leur joie. Sa famille peut également être fière de voir son parent reconnu par la nation. Mais lorsque la décoration arrive à titre posthume, le récipiendaire n’est plus là pour la voir, pour la recevoir et pour se réjouir avec les siens. Pourquoi attendre la mort pour dire à quelqu’un : « Nous avons vu ce que vous avez fait ; nous savons ce que vous avez apporté à votre pays ; nous vous en sommes reconnaissants » ?
Cette interrogation de Benson concerne notre manière de reconnaître le mérite. Trop souvent, nous découvrons la grandeur de certaines personnes lorsqu’elles ne sont plus là. Nous organisons des cérémonies, nous prononçons de beaux discours, nous publions des hommages et nous rappelons les qualités que nous aurions pu célébrer beaucoup plus tôt. Benson, lui, souhaitait que la reconnaissance arrive à temps.
L’homme détestait quémander. Il avait sa fierté et entendait la préserver. Mais cette fierté ne l’empêchait pas d’être reconnaissant. Il savait se souvenir de ceux qui lui avaient tendu la main pendant sa traversée du désert. Il citait notamment Laurent Gbagbo, qui, ayant appris qu’il connaissait une période difficile, le nomma conseiller.
Ce qui est important dans cette histoire, c’est que l’ancien président ne lui avait pas demandé, en échange, d’adhérer au Front populaire ivoirien ou de faire campagne pour lui. Il lui avait simplement proposé une responsabilité, sans conditionner cette aide à une fidélité politique. C’est une attitude qui mérite d’être relevée.
Il en fut de même pour Sidiki Bakaba lorsque celui-ci fut nommé à la tête du Palais de la culture d’Abidjan. Là encore, l’idée essentielle est simple : confier une tâche à quelqu’un sans lui demander de vous suivre, sans exiger qu’il chante vos louanges et sans transformer votre geste en dette permanente.
C’est peut-être cela, effectivement, une marque des grands hommes : savoir donner sans enchaîner celui qui reçoit.
En tant qu’enseignant de français, je peux également témoigner d’une autre dimension de la personnalité de Georges Taï Benson : sa maîtrise de la langue française. Il ne s’agissait pas simplement d’un français appris mécaniquement. Benson avait une véritable sensibilité linguistique. Il savait manier la langue, en percevoir les nuances et en jouer avec intelligence. Il connaissait les subtilités de l’expression française et savait trouver le mot juste.
Cette maîtrise peut surprendre ceux qui continueraient à réduire son parcours à son niveau scolaire. Mais c’est précisément là que son itinéraire devient particulièrement intéressant. Comment expliquer qu’un homme arrêté en classe de cinquième puisse posséder une telle richesse intellectuelle et linguistique ? La réponse est peut-être dans la curiosité, la lecture, l’écoute, l’observation et l’apprentissage permanent.
Benson était aussi un homme cultivé. Il avait étudié le grec et le latin. Ces connaissances, ajoutées à son expérience du théâtre, de la télévision, de la musique et de la vie publique, avaient fait de lui un personnage à part. Il était de ceux qui avaient appris dans les livres, certes, mais aussi dans les rencontres, dans les épreuves, dans les succès des autres et dans ses propres difficultés.
Sa vie rappelle ainsi une vérité essentielle : l’université n’est pas le seul endroit où l’on devient savant. Il existe une université de la vie. Certains y obtiennent des diplômes que nul ministère ne délivre. Ils apprennent en travaillant, en observant, en voyageant, en rencontrant les hommes et les femmes de leur temps. Benson était un diplômé de cette université-là.
Il est donc difficile de parler de sa disparition sans penser à la transmission. Que restera-t-il de tout ce qu’il savait ? Qui recueillera ses souvenirs, ses anecdotes, ses analyses, ses intuitions, ses rencontres et sa connaissance des milieux artistiques ivoiriens ? Une partie de cette mémoire disparaît avec lui.
C’est pourquoi il n’est pas exagéré d’affirmer qu’avec Georges Taï Benson, c’est une véritable bibliothèque qui se consume.
Une bibliothèque ne contient pas seulement des livres. Elle contient aussi des histoires, des visages, des voix, des expériences, des secrets, des connaissances et des fragments d’une époque. Benson était devenu lui-même une bibliothèque vivante de la Côte d’Ivoire contemporaine. Il connaissait les artistes avant qu’ils ne deviennent célèbres. Il avait vu des carrières commencer, s’épanouir ou parfois s’éteindre. Il avait été témoin de nombreuses transformations de la société ivoirienne.
La meilleure manière de lui rendre hommage ne sera donc pas seulement de rappeler ses plaisanteries ou de raconter ses nombreuses anecdotes. Ce serait trop peu pour un homme qui avait tant donné à la culture et à la découverte des talents. Il faudrait surtout recueillir sa mémoire, conserver ses témoignages, interroger ceux qui l’ont connu et transmettre aux générations futures ce qu’il savait.
Georges Taï Benson est parti. Mais les talents qu’il a contribué à révéler continuent de chanter, de créer et de porter, chacun à sa manière, une part de l’héritage qu’il laisse derrière lui.
Peut-être est-ce là la plus belle récompense pour un détecteur et un accoucheur de talents : voir ceux qu’il a aidés continuer à vivre et à rayonner lorsque lui-même n’est plus là.
Et si Benson regrettait de ne pas avoir pu transmettre tout ce qu’il avait appris, à nous maintenant de faire en sorte que ce qu’il nous laisse ne soit pas perdu. Car une bibliothèque qui brûle ne doit pas seulement provoquer des larmes. Elle doit nous pousser à sauver, avant qu’il ne soit trop tard, les livres, les témoignages et les mémoires qui peuvent encore être sauvés.
Jean-Claude Djéréké
