A une trentaine de km de Tanda, sur le bitume, le village d’ Iguela. Le panneau rouillé qui indique « Dibibango 3 km » est désormais flanqué d’un autre, flambant neuf, blanc et bleu : « PERMIS DE RECHERCHE PR 642 – ENDEAVOUR MINING – ACCÈS RÉGLEMENTÉ ».
Pour les ingénieurs d’Endeavour Mining, c’est le futur. Le développement du projet aurifère Assafo-Dibibango avance avec l’approbation officielle de son étude d’impact environnemental et social par le ministère de l’environnement le 13 novembre 2025, une étape décrite par la compagnie comme décisive. Le projet devrait être capable de produire en moyenne 330 000 onces d’or par an sur dix ans.
Pour les populations d’Assafo et de Dibibango, c’est l’annonce d’un départ programmé de leur terre ancestrale. Ici, on ne parle pas en onces. On parle en tombes, en bois sacrés et en 400 ans d’histoire.
L’ambiance est lourde, électrique. Sous l’arbre à palabre de Dibibango, les jeunes ne décolèrent pas. Les vieux, eux, se taisent.
« C’est notre patrimoine ancestral » : la parole brute des habitants’’
Nous avons rencontré les résistants. Ils ne parlent pas le langage des études de faisabilité. Ils parlent celui de la terre.
« Les parents n’ont pas été préalablement informé d’une éventuelle délocalisation. Tout ce qu’on dit à la population, il y a de l’or sous le sous-sol, il faut nous enlever. Et ça, vraiment, c’est notre patrimoine culturel, c’est notre patrimoine ancestral. Nous nous opposons à toute délocalisation. Nous ne sommes pas prêts aujourd’hui, même si nous devons mourir là. »
Dans ce village Koulango où chaque case porte le nom d’un ancêtre, l’idée même de partir est un sacrilège. Un autre habitant, la voix cassée par la colère, ajoute :
« Aujourd’hui, ils ont eu le permis d’exploitation. C’est une chose qui a été donnée sans vraiment notre consentement. Malheureusement, le chef du village, qui est censé être notre porte-parole, il refuse même qu’on en parle publiquement. »
Le village est coupé en deux. C’est le premier effet de l’or.
D’un côté, ceux qui ont vu les promesses : maisons « modernes », école, centre de santé, emplois. « On leur a promis des choses dans le projet. Ils ont changé de vie. Donc, eux, ils attendent ce projet-là », confie un jeune.
De l’autre, ceux qui refusent. Et ils sont catégoriques :
« S’ils peuvent trouver des alternatives d’exploitation, nous ne sommes pas contre, mais qu’ils puissent dégager le village, nous sommes contre. Délocaliser le village, nous sommes contre. Parce que les bâtisses qu’on a là, les gens disent qu’ils vont aller nous faire des maisons un peu sociales, ça n’a rien à voir avec ce que nous avons déjà fait. Un environnement qui n’est pas le mien. »
Ce qui revient dans toutes les bouches, c’est le sentiment d’une dépossession organisée, d’une violation.
« Il n’y a jamais eu de consentement préalable libre. Aucun villageois, que ce soit la reine, les habitants, n’ont jamais eu, même les documents qu’ils ont fait, même venir expliquer en langue pour que les gens comprennent. Même les plans des maisons, on n’a jamais été là pour nous. Donc c’est pour ça que je dis, c’est un peu comme une délocalisation forcée qu’on veut nous imposer. »
« Ils ont fait le projet dans notre dos. Même qui sont ceux qui ont été recensés, nous on ne sait pas. C’était sans nous. […] On ne vient pas déguerpir des gens de leur village alors que nous y sommes, ça fait plusieurs siècles, on a toutes nos affaires, nos histoires, tous nos sentiments, tous nos souvenirs. »
A Assafo, le même refrain. Un notable, Nanan Kouakou, résume l’impasse : « Ils sont venus avec des papiers qui parlent de compensation à 750 FCFA le pied d’anacardier. Mais qui va compenser le bois sacré? Qui va compenser les tombes de nos grands-pères? On ne déplace pas un cimetière. »
La stratégie du roi : contourner le village par la couronne
Endeavour Mining a compris une chose essentielle : à Tanda, dans le Zanzan, la terre n’appartient pas à l’État, elle appartient aux Rois. On ne négocie pas à la sous-préfecture. On négocie à Bondoukou, chez les Bron, et à Tanda, chez les Koulango.
Depuis janvier, la compagnie a lancé une offensive diplomatique traditionnelle. Libations, dons, présentation du projet en langue. L’argument est massif : des centaines de milliards d’investissement, 4 000 emplois, des redevances.
Un cadre proche du dossier, sous couvert d’anonymat, nous confie la stratégie :
« La société sait qu’elle ne peut pas utiliser le GS-LOI pour déguerpir. Ça créerait une révolte. Elle doit obtenir le ‘oui’ des Rois. Une fois que le Roi Bron et le Roi Koulango disent ‘le projet est bon pour nos enfants’, le village ne peut plus dire non sans être accusé de désobéir à la tradition. »
Mais cette stratégie divise les chefferies elles-mêmes. Certains chefs craignent de perdre leur légitimité s’ils soutiennent un projet qui déplace les cimetières sacrés. D’autres constatent que les redevances iront à Abidjan et Bondoukou, pas à Assafo.
Pendant ce temps, le Groupement Spécial de Lutte contre l’Orpaillage Illégal (GS-LOI) continue de « nettoyer » le permis. À Dibibango, près de 400 jeunes orpailleurs exploitent les mêmes veines que convoite la multinationale. Pour eux, la mine industrielle signifie la fin de leur gagne-pain. Leur menace est claire : « Si la mine ferme nos trous sans nous embaucher, nous allons creuser sous la mine. » C’est le scénario qui avait conduit au drame de Babango.
Face à cela, les femmes ont trouvé une arme silencieuse : refuser le recensement des biens. Sans recensement, pas de Plan d’Action de Réinstallation (PAR). Sans PAR, pas de bulldozers. « On nous a dit de ne rien signer », glisse la présidente d’une association féminine.
Le 9 mars dernier, l’administration a tenté de rassurer. Le secrétaire général de préfecture de Tanda a garanti le respect des droits des villages impactés lors d’une rencontre de sensibilisation. Sur le terrain, personne n’y croit.
Le piège des deux ors
Tanda vit aujourd’hui dans un entre-deux insoutenable. Coincée entre deux ors.
L’or artisanal qui pollue au mercure et au cyanure mais qui nourrit aujourd’hui. Et l’or industriel qui promet la modernité mais qui demande de partir demain.
Au crépuscule, à Assafo, un vieil homme assis devant sa case en banco nous interpelle. Il n’a pas été recensé. Il ne veut pas l’être.
« Nos enfants ont creusé pour trouver l’or. Maintenant des Blancs ont trouvé notre or. On nous dit que nous sommes assis sur de l’or mais qu’il faut nous déplacer pour l’exploiter. Comment on peut être riche et sans terre en même temps? »
La question reste en suspens .
Rosemonde Desouza correspondante régionale
