Il est 11h, en cette matinée glaciale de début de mois de mai 2026. Le soleil perce à peine, mais une canicule inhabituelle fait déjà toussoter ma moto. Je roule vers Kouassibadoukro, dans la sous-préfecture de Kounfao, point de rendez-vous avec un guide qui doit m’emmener sur le site d’un exploitant aurifère accusé de ruser avec l’État et d’envahir des terres agricoles hors de son périmètre autorisé. Ma destination : les terres du village de Dodossué, à cinq kilomètres de Kounfao, où la terre nourricière se meurt, rongée par l’exploitation aurifère sans consentement.
L’attente et l’improvisation à Kouassibadoukro
Arrivé au point de rencontre, mon contact n’est pas là. Pour ne pas éveiller les soupçons, je joue l’affamé, bien que j’aie déjà mangé à Tanda. Je me résous à commander un spaghetti « made in Kouassibadoukro » dans un kiosque de fortune, malgré les risques sanitaires évidents. Contre toute attente, le plat est savoureux – la cuisinière du jour m’impressionne. Je m’apprêtais à en commander un second quand mon téléphone sonne : mon guide est arrivé. Nous devons partir.
La route vers l’enfer rouge
À 500 mètres de Tankesse, nous bifurquons sur une piste asphaltée étonnamment bien entretenue – une rareté dans cette région. Sur les côtés, de vastes champs d’anacardiers, de palmiers à huile, de café et de cacao s’étendent à perte de vue. Mais au fur et à mesure que nous avançons, ce décor d’accueil disparaît. Il laisse place à un contraste hallucinant : des monticules de terre rouge, un sol entièrement décapé, comme si l’agriculture n’avait jamais existé ici. « Nous sommes arrivés », m’indique mon guide. Une larme me me perle le visage face au désastre : des hectares de cultures ont été remplacés par des tas de terre amoncelés par des machines bruyantes.
L’arrêté ministériel et ses promesses non tenues
En effet, l’arrêté n°0059/MMPE/DC/MG du 7 janvier 2026 a accordé à la société BIANOUAN GOLD SEEKERS SARL (siège à Abidjan) une autorisation d’exploitation minière semi-industrielle de l’or sur 99,59 hectares à Koun-Ahounzi. L’entreprise doit verser 2 500 FCFA par gramme d’or aux communautés (dont 1 000 FCFA aux propriétaires terriens, 500 FCFA à la communauté villageoise, etc.), fournir du matériel (radio, matelas, chaises, marmites, etc.) et prioriser l’emploi local. Cet accord a été accepté par les habitants de Koun-Ahounzi, mais rejeté par ceux de Dodossué, qui le jugent inique. Pourtant, la société a opéré bien au-delà de la surface autorisée, sans autorisation préalable, causant un préjudice incalculable.
Les témoignages des spoliés
Sur le site, je rencontre Souh Kouamé, fonctionnaire à la retraite et chef de famille à Dodossué. « Cette forêt sacrée de plus de cinq hectares que nos pères nous ont laissée est aujourd’hui rasée par les machines de BIANOUAN GOLD SEEKERS SARL sans notre accord. Leur permis ne leur permet pas d’être sur notre superficie », s’indigne ce septuagénaire. À ses côtés, son neveu, héritier de trois hectares de cacao, s’inquiète : « Ils sont à la limite de mes plantations. Je crains que les machines ne les détruisent, alors que la société ne m’a jamais rencontré. »
Le mur du silence des responsables
Je contacte les responsables de BIANOUAN GOLD SEEKERS. Un interlocuteur, au téléphone, répond sèchement : « J’ai été convoqué deux fois chez le sous-préfet de Kounfao. L’affaire est déjà jugée. Avez-vous appelé le président des jeunes et le chef du village ? D’ailleurs, qui vous a remis mon numéro ? Je ne peux pas parler avec vous. » Il raccroche. Ma question – l’entreprise a-t-elle un autre permis pour exploiter les terres de Dodossué ? – reste sans réponse. L’or semble un sujet d’omerta même du côté de l’administration locale.
L’enjeu national : l’agriculture sacrifiée*
Le département de Kounfao, jusqu’ici zone forte de culture de cacao, risque de voir sa végétation décimée et ses productions réduites. Comme le soutenait Félix Houphouët-Boigny, « tant que l’agriculture peut soutenir le développement de la Côte d’Ivoire, nous allons laisser l’exploitation du sous-sol aux générations à venir ». Mais aujourd’hui, le cacao, le café et l’anacarde – socles de l’économie ivoirienne – sont menacés par l’appât du gain immédiat.
L’urgence d’agir
À Dodossué, la terre nourricière crie son agonie sous les coups des pelleteuses. Les villageois, ignorés, attendent que l’État fasse respecter ses propres lois. Il est temps que des décisions concrètes soient prises pour sauver l’agriculture ivoirienne de cette ruée sauvage vers l’or. Car si la terre n’a pas fini de dire son dernier mot, son silence actuel est assourdissant.
Rosemonde Desouza
Correspondante régionale
