jeudi, août 13

C’est bien vu. Pour ses 66 ans, la Côte d’Ivoire ne défile pas au Plateau. Elle défile à Yopougon. Après Bouaké en 2025, la ville-symbole de la crise, voici Yopougon, 1,5 million d’habitants, la plus grande commune, jeune, précaire, bruyante, longtemps acquise à Laurent Gbagbo.

En y plantant le drapeau le 7 août, Alassane Ouattara envoie un message politique qui vaut tous les discours : la boucle de la réconciliation territoriale est bouclée, la bataille de la reconquête populaire est lancée.

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Le discours du 6 août qui l’accompagne est parfaitement huilé.

Il y a la posture d’autorité : les déguerpissements sauvages de Koumassi ? « Illégaux ». Enquêtes en cours, sanctions promises. « Nul ne peut agir au nom de l’État en dehors de l’État ». La phrase est pour l’opinion qui a vu les pelleteuses raser des maisons en direct sur Facebook.

Il y a la posture de démocrate : la CEI est dissoute. Sa gouvernance sera réformée. On séparera enfin celui qui organise, celui qui compte et celui qui surveille. Une vieille revendication de l’opposition exaucée sur le papier.

Il y a la posture de souverain : exit le temps où on ne parlait que de croissance. Place à la « Grande Côte d’Ivoire ». Son bras armé : le PND 2026-2030 et surtout le FSD-CI, ce Fonds Souverain créé en avril pour financer le pays avec « ses propres ressources ». Le tout validé par les milliards promis au Groupe consultatif de juillet.

Et il y a la compassion : hommage aux victimes des inondations meurtrières de ces dernières semaines, grâce présidentielle pour 4.661 prisonniers de droit commun.

 

Tout y est. Sauf l’essentiel.

 

Le grand absent, c’est le porte-monnaie. À Yopougon où le kilo de riz est passé de 400 à 650 FCFA en deux ans, où le loyer d’un ‘’deux-pièces’’ flirte avec 80.000 FCFA, le mot « cherté de la vie » n’est pas prononcé une seule fois. On parle de « pouvoir d’achat » et d' »emploi des jeunes » comme on parle de la météo, sans un chiffre, sans une mesure immédiate. Dans une commune où 7 jeunes sur 10 vivent de gbakas (minicar de transport), de petits commerces et de débrouille, l' »énergie » ne suffit plus.

Le deuxième absent, c’est le bilan. On compatit aux inondés, mais combien de morts ? Combien de familles à Yopougon, à Cocody, à San Pedro dorment encore dans des écoles ? On annonce drainage et logements sociaux, les mêmes promesses qu’en 2018, 2022 et 2024. Sans calendrier.

On célèbre la confiance des investisseurs, mais pas un mot sur la dette qui a franchi les 60% du PIB pour financer ces mêmes ponts et routes. On vante la souveraineté du FSD-CI, mais on ne dit pas avec quoi on le remplit. Pétrole ? Cacao ? Impôts ?

Enfin, on parle de maturité démocratique sans jamais prononcer les mots qui fâchent : dialogue avec l’opposition, foncier urbain qui explose, orpaillage qui dévaste l’intérieur, et cette jeunesse qui ne se retrouve plus dans les meetings.

Ouattara a réussi son coup symbolique : il a amené la République à Yopougon.

Reste à faire l’inverse : ramener Yopougon dans la République.

 

Rosemonde Desouza correspondante régionale

 

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