Dimanche noir : un court-circuit présumé embrase le poumon économique de la région. Le Préfet Kouadio Gbongbo André au chevet d’une population traumatisée. L’économie locale menacée d’effondrement.
BONDOUKOU, 13 Juillet 2026 (6h00 GMT) – Bondoukou pleure. Bondoukou fume encore.
Il est 6 heures ce lundi matin. Le soleil se lève timidement sur un paysage d’apocalypse. Là où hier résonnaient les marchandages, les rires des femmes et le bruit des pagnes qu’on déplie, il ne reste qu’un immense cimetière de tôles calcinées, de poutres effondrées et de marchandises réduites en une boue noirâtre. Le cœur de Bondoukou a cessé de battre dimanche soir.
19H07 : L’ÉTINCELLE DE TROP
Tout est allé très vite. Trop vite. Selon plusieurs témoins, une forte odeur de plastique brûlé, puis une épaisse fumée blanche s’échappant du bâtiment principal, celui qui abrite les grossistes de tissus et de cosmétiques. Le verdict qui revient, unanime : un court-circuit électrique.
« Le compteur a crépité, puis paf, tout s’est embrasé. Les pagnes wax, c’est de l’essence. En deux minutes, mon voisin de magasin était déjà encerclé », raconte, sous le choc, M. Yao, quincaillier depuis 22 ans.
En quelques instants, le feu devient fournaise. Attisé par un vent léger et des centaines de millions de FCFA de stocks inflammables, il se propage en traînée de poudre. La panique est totale. Des mères hurlent en cherchant leurs apprenties, des hommes se jettent dans les flammes pour sauver un frigo, un carton. D’autres s’effondrent, impuissants, voyant 10, 15, 20 ans de sacrifices partir en fumée sous leurs yeux.
Dans ce chaos indescriptible, le pire visage de l’humanité s’est aussi montré : des pillards, surgis de nulle part, arrachant des mains des sinistrés les quelques ballots sauvés, profitant de la désolation pour se servir. Des actes vite contenus par la police, mais qui ont laissé un goût amer.
LE COMBAT HÉROÏQUE DES SOLDATS DU FEU
L’alerte est donnée à 19h35. Quand les sapeurs-pompiers civils de Bondoukou arrivent, ils font face à un mur de feu de plus de 15 mètres de haut. Leurs lances sont dérisoires. Le marché tout entier, avec ses plus de 2000 étals, est menacé.
C’est alors que s’engage une course contre la montre. Pendant quatre heures interminables, sous une chaleur infernale, les soldats du feu vont tenir la ligne.
Leur salut viendra de deux alliés inespérés : l’Office National de l’Eau Potable (ONEP) et le géant du BTP PORTEO, qui mettent à disposition leurs citernes et camion-citerne, assurant un ballet incessant pour alimenter les pompiers. Sans eux, Bondoukou aurait tout perdu.
À 21h, la plus grande peur des secours se précise : le feu lèche les magasins où sont stockées des dizaines de bouteilles de gaz butane. Une explosion aurait transformé l’incendie en bombe humaine.
Il faudra toute la technicité des pompiers pour arroser sans relâche cette zone à haut risque et créer un contre-feu. À 23h07, le commandant des opérations annonce enfin : « Feu circonscrit. Il ne progressera plus. »
Le bâtiment principal est perdu. Mais le marché est sauvé.
» JE PARTAGE VOTRE DOULEUR » : L’ÉTAT AU FRONT’’
Il n’a pas regardé le drame depuis son bureau. Prévenu alors que les flammes dévoraient encore tout, le Préfet de la Région du Gontougo, Préfet du Département de Bondoukou, Kouadio Gbongbo André, a foncé sur les lieux, en tenue de terrain, suivi des adjoints au Maire et de tout l’appareil sécuritaire.
Au milieu de la fumée noire qui piquait les yeux, bousculé par des commerçantes en pleurs qui lui agrippaient le bras, l’homme a pris la pleine mesure du drame.
Son message, prononcé d’une voix rauque et chargée d’une émotion rare pour un représentant de l’État, restera : « Je suis vraiment désolé de ce qui se passe. C’est une véritable désolation. Je compatis sincèrement aux importantes pertes matérielles subies par nos populations. Je suis là, avec vous, au milieu de vous. Je partage votre douleur. L’État ne vous abandonnera pas. »
Des mots forts, suivis d’actes immédia : déploiement d’un cordon de sécurité mixte Police-Gendarmerie-Militaires pour sécuriser les lieux contre tout pillage nocturne, mise en alerte du CHR de Bondoukou, réquisition de tous les moyens hydrauliques disponibles, et annonce d’un recensement d’urgence dès ce lundi à 8h par les services de la Mairie pour identifier toutes les victimes.
L’APRÈS-FEU : LE VRAI DRAME COMMENCE
Le feu est éteint. Le bilan humain est miraculeusement nul. Mais le bilan économique est une catastrophe nationale à l’échelle locale.
Cet incendie n’a pas seulement brûlé des magasins. Il a brûlé l’économie de toute une région.
C’est une bombe sociale. Chaque magasin détruit, c’est 5 à 10 personnes qui basculent dans la précarité absolue : la propriétaire, ses apprenties, ses fournisseurs, ses manœuvres, ses enfants qui comptaient sur la recette du jour pour manger. Ce sont des crédits contractés auprès des banques et des microfinances qui ne pourront plus être remboursés. C’est la rentrée scolaire de septembre qui s’envole déjà en fumée pour des centaines de familles.
C’est une asphyxie économique. Le marché de Bondoukou n’est pas un simple marché. C’est la plaque tournante du Zanzan, le carrefour stratégique entre la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Burkina Faso. C’est ici que se fixe le prix de l’igname, du maïs, du tissu. Sa paralysie va entraîner mécaniquement une flambée des prix, une pénurie et une perte sèche de plusieurs centaines de millions de FCFA de recettes fiscales pour la commune.
Ce lundi matin, assise sur une brique encore chaude, une vieille commerçante d’oignons, les yeux rougis, ne pleure plus. Elle regarde le vide et murmure : « On a tout perdu. Qui va nous redonner notre vie ? »
La balle est désormais dans le camp de l’État, du Conseil Régional du Gontougo, des cadres et de la solidarité nationale. Au-delà de l’émotion, les sinistrés de Bondoukou attendent un plan Marshall : un fonds de soutien d’urgence, un accompagnement pour la reconstruction et surtout, la reconstruction rapide d’un marché moderne, sécurisé et aux normes électriques.
Car relever les murs du grand marché de Bondoukou, c’est relever tout le Gontougo.
Rosemonde Desouza
Correspondante régionale
