Il faut le vivre pour le comprendre. Après Sokouadou, nous quittons l’asphalte. On goûte le bitume neuf de Guiendé à Tanda, puis vient le calvaire : l’axe Tanda-Sandégué. Nous passons par Tangamourou, le village du jeune attaquant prodige Simon Adingra, la coqueluche des Éléphants qui fait la fierté du Gontougo.
Les six kilomètres Tanda-Tangamourou ne sont pas un parcours facile. Il faut de bons pneus et de bons freins, sinon on se laisse emporter par la boue ou le granite aux dents de scie. Ouf, enfin Tangamourou. Direction Djadoubango où la piste devient un peu plus praticable. On comprend pourquoi à l’arrivée : ici, la cohésion et l’union des fils à travers une mutuelle forte déplacent des montagnes.
Le 25 septembre 2026, ce village de près de 1500 âmes, situé à 15 km de Tanda, dans la sous-préfecture de Tiédio, a célébré sa traditionnelle fête de l’igname. Une édition historique, couplée aux 10 ans de la Fondation Domaine Bini, placée sous un mot d’ordre : préserver le couple « Nature-Culture ».
« Notre culture est notre richesse »
Face à une foule en liesse, le président-fondateur de la Fondation Domaine Bini, Nanan Bini Jean-Marie, fils du village, a lancé un plaidoyer appuyé.
« Nous sommes riches, forts et intelligents parce qu’en parallèle avec tous les concepts écologiques », a-t-il martelé. « Le système nous pousse à croire que tout ce que nous avons comme richesse est signe de pauvreté. Nous voulons dire à tous les peuples ivoiriens que leur culture est synonyme de richesse. »
Pour lui, l’abandon des us et coutumes explique bien des maux de la jeunesse. Revenir aux justes coutumes, c’est retrouver « la longévité, le savoir-vivre, le respect » et, insiste-t-il, « c’est en parallèle avec tous les concepts d’écotourisme, de bio, de santé ».
Le Domaine Bini, réseau présent « toutes les deux heures de route en Côte d’Ivoire » – de Tabou à Korhogo, de Man à Abidjan – revendique un tourisme fondé sur les us et coutumes, où l’on dort dans la nature mais où l’accueil reste profondément culturel.
Pourquoi Djadoubango pour ce jubilé ? « On ne montre pas son village avec la main gauche », répond Nanan Bini. « On évoluait de façon tonitruante à travers la Côte d’Ivoire, mais notre village s’éloignait de nous. Pour nos dix ans, on a décidé de venir accompagner la fête de l’igname et dire merci à nos parents qui nous ont initiés à l’amour de la nature et de la culture. »
L’innovation de cette édition 2026, assure-t-il, a été de rester « purement traditionnel ». « Vous avez vu, on n’a pas mis de bâche. L’année prochaine, ce sera encore plus en profondeur dans la tradition. » Un premier pas avant d’ouvrir, dès l’an prochain, la fête de Djadoubango au monde entier, en respectant le calendrier coutumier de 40 jours après que le chef de Gouméré ait mangé l’igname.
La Culture comme système immunitaire : le message fort du Directeur Régional
Moment fort de la cérémonie, l’intervention de M. Oumané Kouadio, Directeur Régional de la Culture du Gontougo, représentant Madame la Ministre de la Culture.
Venu en « soldat de la culture », selon l’expression chère à la Ministre depuis 2023, il a redéfini avec force le rôle de la culture pour un peuple.
« Je compare la culture à un système d’immunité », a-t-il expliqué. « La culture est pour un peuple ce qu’est le système immunitaire pour le corps humain. Lorsque le corps humain est touché par une maladie et que son système immunitaire n’arrive pas à être à la hauteur, on meurt. Lorsqu’un peuple est attaqué culturellement et qu’il n’arrive pas à tenir tête à l’ennemi, c’est un peuple fracassé, il est mort. »
Revenant sur un colloque international tenu à l’université sur le thème « Culture, hier, aujourd’hui et demain, quel héritage ? », il a cité les trois constats des intervenants : « Si nous ne faisons rien, nous allons mourir. Si nous ne faisons rien, nous n’aurons plus d’avenir. Si nous ne faisons rien, nous allons perdre notre identité. »
Pour lui, la démonstration vécue à Djadoubango est la preuve que l’héritage est bien là, vivant. « Je suis fier d’aller faire mon rapport », a-t-il conclu.
Une fête de purification et de retrouvailles
La cérémonie s’est tenue en présence de Mme Amoa Brou Rachel, épouse Nyangoran, Secrétaire Générale de la préfecture de Tanda, représentant le Préfet Coulibaly Yaya, des Directeurs Régionaux de la Culture et de l’Environnement de Bondoukou, du président-fondateur de l’Adayé Kessiè, M. Bini Daouda Ouattara, et du chef du village, Nanan Dagbolo Kouakou Mandja Frédéric.
Mme Amoa Brou Rachel a insisté sur la dimension spirituelle de la fête :
« La fête de l’igname n’est pas qu’une fête. C’est un moment de réjouissance, mais c’est une période spirituelle, une période où les uns et les autres se réconcilient, où nous reconnaissons notre culture africaine, symbole d’union, de fraternité et surtout d’humilité. Il ne faudrait pas qu’elle reste juste une fête, mais qu’elle soit perpétuée à toutes les générations. »
Dans la tradition Bron, la fête est purification, action de grâce et nouvel an traditionnel. Elle a débuté mercredi 23 septembre avec le « Kroudapakouoh », rituel d’assainissement et de préservation d’un environnement salubre. Jeudi 24, le « Koua-Yawôh » a été marqué par le don de bois au chef et les danses au clair de lune.
Le rituel principal, vendredi 25, a vu le chef, porté par la foule, se rendre au marigot, prononcer son allocution, déguster symboliquement la nouvelle igname et bénir la nouvelle année pour implorer abondance, santé et paix. Des danses « Sessego », « Sida » et « Ofri-Titi » du patrimoine Bron et Koulango ont parachevé la communion.
Djadoubango, la cité de la concorde
Capitaine des Eaux et Forêts et fils maternel du village, Adayé Kouamé Adingra résume ainsi le secret de Djadoubango : « C’est la cité de la concorde. C’est légendaire dans la région. Ici, on ne parle pas beaucoup. Quand il lève le doigt, on se comprend. »
Faute de grands cadres, c’est la solidarité qui prime. Sur fonds propres, la mutuelle a offert 200 tables-bancs à l’école, érigée en priorité. Après une calamité en 2023, le village a obtenu un centre de santé, aujourd’hui fonctionnel avec forage, eau dans les familles, logement réhabilité pour l’infirmier et local cédé pour la sage-femme.
Les priorités pour 2030 ? Structurer les paysans avec des retenues d’eau pour le maraîchage et valoriser une forêt sacrée de plus de 20 hectares, véritable réservoir de biodiversité jalousement protégé.
Au moment où nous quittions Djadoubango, dans le secret, les quatre grandes familles – Gondho Bini, Fieny Bini, Dekoula Bini et Djapekrom – adoraient leurs mânes, chacune chargée de son histoire, loin des regards profanes. Le couple Nature-Culture, ici, n’est pas un concept. C’est un mode de vie.
Rosemonde Desouza correspondante régionale
