Sokouadou, la piste de la dernière chance et le palanquin d’un Roi qui attend depuis 27 ans
Sokouadou (Sous-préfecture de Tanda) Vendredi 25 septembre 2026 – Il y a des routes qui ne se pratiquent pas, qui se conquièrent. Celle qui mène à Sokouadou en est une. Guiendé, Teko, puis l’enfer rouge. Des ornières profondes comme des tombes, une latérite glissante. On traverse à moto en se posant une seule question : « Sommes-nous encore en Côte d’Ivoire ? »
Seule prière ce jour-là : que le ciel ne s’ouvre pas. S’il pleut, ce n’est plus la moto qui vous porte, c’est vous qui porterez la moto.
Et puis, au bout de l’épreuve, le miracle. Sokouadou. Un village qui n’est plus un village depuis 27 ans. C’est une énigme. Car ici vit un homme que tout le Zanzan regarde : Sa Majesté Nanan Appia 1, l’homme qui détient les attributs du Royaume Bron, mais pas encore son trône.
Vendredi, Sokouadou ne voulait pas parler de route. Sokouadou célébrait l’igname. Le Nouvel An Bron. Et pour que l’histoire retienne, un invité de marque a bravé lui aussi la piste : Sa Majesté Abekon Raphaël, Chef de village d’Azaguié, venu de l’Agneby-Tiassa. Un déplacement qui n’est pas anodin. C’est le Sud qui salue l’Est. C’est la Côte d’Ivoire des chefferies qui se reconnaît.
Dans les cuisines, l’arachide. Dans la cour royale, le sang et le Bento
Deux fêtes dans la fête.
Aux quatre coins du village, c’est la fête des ventres. Les senteurs vous giflent à l’entrée. Sauce arachide au poulet fumante, foutou qui s’écrase, vapeurs qui embaument. Les femmes, en pagnes de fête, donnent le meilleur d’elles-mêmes.
Au centre, dans la cour de Nanan Appia 1, c’est la fête des âmes. Ici, pas de sauce arachide. On cuisine pour les ancêtres. Le Bento, le tam-tam sacré, tonne. Il ne joue pas, il ordonne. Il fait trembler la terre. Les premiers sacrifices sont exécutés. Le sang coule pour que les reliques acceptent la nouvelle igname. Sans ce rituel, pas de fête.
Au dernier coup sourd du Bento, le village entier, comme un seul homme, comme un essaim d’abeilles, se rue vers la cour royale.
« Nanan Obas oh ! »
Il sort. Enfin.
Nanan Appia 1, droit comme un iroko, est hissé sur son palanquin. Des jeunes, torse nu, se relaient, le visage en sueur. La foule devient folle.
« Nanan Obas oh ! Nanan arrive ! »
Le cri roule de case en case. Le cortège entame son tour du village. À chaque carrefour sacré, les porteurs stoppent net. Le monarque se lève, debout en équilibre sur le palanquin. Il lance les bras, il mime le combat, la chasse, la puissance. Les anciens hurlent d’approbation : « Voilà les gestes du Roi ! Voilà la légitimité ! »
Quand il débouche sur la place publique, c’est l’hystérie. Une marée humaine l’attendait depuis l’aube. Il fait son tour d’honneur, puis prend la parole. Sa voix est calme. Son message est clair : l’igname, c’est notre année zéro. Celui qui méprise l’igname méprise son ventre et son histoire.
À ses côtés, Sa Majesté Abekon Raphaël, ému, lâche : « Je suis venu voir une fête, j’ai vu un Royaume. Ce que j’ai vu à Sokouadou est d’une authenticité qui doit faire école. »
Le secret des initiés et la question qui fâche
Puis vient le moment où le profane doit s’arrêter. Pendant que la foule déguste l’igname nouvelle avec du vin de palme blanc et que les palais jubilent, les initiés s’éclipsent. Loin des yeux, ils vont adorer les trônes et les reliques ancestrales du royaume. Le cœur même du pouvoir Bron. Un moment d’une solennité absolue, interdit aux non-initiés.
Et c’est dans ce contraste, entre la joie bruyante dehors et le silence sacré dedans, que la vieille complainte est remontée, tenace, vieille de plus de 20 ans.
Depuis la mort du dernier souverain incontesté, Nanan Koffi Yeboua, le trône des Bron est vide. Vide parce que le clan Yakassé est déchiré en trois.
D’un côté, Nanan Appia 1, à Sokouadou, qui possède les attributs sacrés, les tabourets, les reliques, tout ce qui fait un Roi selon la coutume.
De l’autre, Adingra Kouassi Adjoumani, reconnu par l’administration, qui porte le titre, mais sans les attributs.
Et au milieu, un troisième larron, Ababio, qui revendique lui aussi.
Trois prétendants. Un seul tabouret sacré. Un royaume qui attend.
Vendredi, à Sokouadou, l’igname a été mangée. Le Roi a été porté. Le peuple a crié sa foi. Mais la question demeure, suspendue au-dessus du palanquin comme une épée :
Qui est le véritable héritier du trône sacré des Bron ?
Sokouadou a répondu par la fête. L’Histoire, elle, n’a pas encore répondu.
Nous y reviendrons.
Rosemonde Desouza correspondante régionale
