De report en report, le projet éco, la monnaie de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao) prend l’allure d’un éléphant de mer. Toujours annoncée, mais jamais réalisé. 2003, 2005, 2009, 2015 et 2020, sont autant de rendez-vous manqués. Au sommet de juillet 2026 des Chefs d’Etat et de Gouvernement de Lungi (Sierra Leon, près de Freetown), une autre échéance à été annoncée pour 2027. Cet autre rendez-vous sera-t-il respecté cette fois-ci ? Et surtout quel éco verra-t-il le jour ?
L’idée de la création d’une monnaie commune remonte à 2000. Au départ, Olisegun Obasanjo du Nigeria et Jerry Rollings du Ghana voulait créer une monnaie commune de Ecowas (acronyme anglophone de Cedeao). Il mette alors en place la Zone monétaire de l’Afrique de l’ouest (Zmao). Par la suite, plusieurs pays ayant des monnaies nationales entrent dans cette zone (Guinée Conakry, Sierra Leone, Liberia, Gambie).
L’idée de départ, était d’accélérer la fusion entre l’éco (comme ECOWAS ou économie) et le franc CFA pour aboutir à une monnaie commune pour toute la CEDEAO. L’échéance de 2003 est fixée ainsi que des critères de convergence (taux d’inflation, ratio de la dette par rapport au Pib, etc.) A l’arrivée en 2003, aucun des pays de la Zmao ne remplissait ces conditions.
En 2009, il y a eu une conférence des Chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO à Abuja, il a été décidé alors que l’éco soit étendu aux 15 pays de la CEDEAO (avant le retrait des pays de l’AES) suivant toujours les mêmes critères de convergence. L’échéance est fixée en 2020. La date arrive et rien ne bouge.
Le coup de passe-passe de Macron et de Ouattara
La nature ayant horreur du vide, le 21 décembre 2019 à Abidjan, le Président français, Emmanuel Macron et son homologue ivoirien Alassane Ouattara entre en action et sorte « un projet éco » qui ressemble comme deux gouttes d’eau au franc Cfa honni par la rue ouest-africaine : maintien de la parité fixe avec un taux de change garantie par la France et indexé sur l’euro et surtout, « l’éco Macron-Ouattara » visait seulement la Zone franc Cfa de l’Union Economique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (Uemoa). Les pays hors-Uemoa, principalement les anglophones qui rempliraient les critères de convergence définis et qui accepteraient la tutelle de la France pourraient rejoindre le train plus tard.
La levée de bouclier fut immédiate. Macron et de Ouattara ont été accusés de vouloir recycler le francs Cfa tant décrié en subtilisant le projet de la Cedeao et vouloir livrer pieds et poings liés la Cedeao à la France. Conséquence de ce tollé général, le projet des deux Chefs d’Etat dont la mise en place était prévue le premier semestre de 2020 est resté lettre morte.
Les choses en étaient restées là quand en juillet 2026, les Chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO ont repris la main en Sierra Leone, avec une nouvelle approche pour réaliser du rêve qui dure depuis une trentaine d’années.
L’éco Macron-Ouattara étant rangé au placard, en lieu et place, il a été décidé que le lancement de la monnaie communautaire se ferait en plusieurs vagues et seuls les Etats qui rempliraient les critères de convergence seraient éligibles. Ces critères de convergence ont été classés en critères de premier rang et en critères de second rang.
Les critères de premier rang sont au nombre de quatre (taux d’inflation inférieur à 10%, déficit budgétaire inférieur à 3 ou 4%, recours à la banque central pour le financement du déficit limité à 10% des recettes fiscales de l’année et les réserves extérieurs (devises) couvrant au moins 3 mois d’importation.
Quant aux critères de second rang, il concerne la gestion de la structure des finances publiques. Ces critères sont au nombre de 6 : interdiction de nouveaux arriérés de paiement intérieurs, les recettes fiscales doivent être supérieures ou égales à 20% du Pib, la masse salariale doit être inférieure ou égale à 35% des recettes fiscales, les investissements publics doivent être supérieurs ou égaux à 20% des recettes fiscales, le Taux de change réel (qui mesure le pouvoir d’achat international) doit être stable et le Taux d’intérêt réel (taux d’inflation) doit être positif.
Ces deux paquets de critère ont ramené bien de pays à moins de prétention. Du coup, tous les pays de l’espace Uemoa ont disparu des radars des pays en pôle position pour faire partie de la première vague des pays éligibles, s’ils satisfont aux critères énoncés. Ces pays éligibles sont : la Sierra Leone, le Liberia, le Nigeria, Ghana, la Guinée Conakry et la Gambie.
Le flou artistique qui nimbe le projet
L’objectif des leaders de la Cedeao à travers la monnaie commune, c’est booster les échanges commerciaux intracommunautaires en supprimant l’obstacle de la diversité monétaire et les risques de change. Ces échanges sont de l’ordre de 10% pour l’heure. Cependant des questions et non des moindres demeurent.
L’adoption d’une monnaie commune pourrait-elle suffire à elle-seule à accroître de façon significative les échanges intracommunautaires ? L’expérience de l’Uemoa suffirait à ramener les choses à leurs justes proportions. En effet, au sein de cette zone monétaire qui utilise le francs CFA depuis 71 ans (1945-2026), le taux d’échanges commerciaux est de l’ordre de 15% seulement.
En cause des obstacles non-tarifaires comme les tracasseries routières et le manque d’infrastructures adéquates. A cela il faut ajouter l’économie informelle et souterraine qui profite très peu aux trésors publics des Etats concernés et qui représente pourtant plus de 80% de l’ensemble des échanges. Pour tirer de véritables dividendes de l’éco, la Cedeao devra donc s’attaquer de front à ces facteurs bloquants.
On peut également se demander si les pays de la zone Cfa vont-ils renoncer à leur monnaie pour s’embarquer dans une aventure où ils seront soumis à l’instabilité économique et monétaire du géant Nigeria qui représente à lui seul plus de 41% du Pib de toute la Cedeao (2025) ? Subséquemment, quelle sera la position des pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) qui ne font plus partie de la Cedeao ? Si ces pays qui représente ensemble 28,4% du Pib de l’Uemoa avec 62,3 milliards USD (Cf : Agence Ecofin) sortaient du francs Cfa, cette monnaie sera-t-elle encore viable ?
Enfin, comment concilier les partisans de l’arrimage de l’éco à l’euro avec un taux de change fixe et la garantie française et ceux d’une monnaie souveraine ne dépendant d’aucune puissance tutélaire ?
Une ultime réunion incluant la Guinée Conakry est prévue avant le sommet des Chefs d’Etat et de gouvernement de décembre 2026. D’importantes décisions sont attendues à cette réunion. Nul doute que les questions soulevées ci-dessus seront abordées.
TS
