Voir Michel Gohou, Digbeu Cravate, Willy Dumbo, Charlotte Ntamack, Rasmané Ouédraogo et Mamane danser ensemble au son de “Ça fait mal”, le titre à succès de l’Ivoirien Kedjevara, est un spectacle qui ne laisse pas indifférent. Pour ma part, cette scène m’a profondément ému. Elle m’a même arraché des larmes de joie, moi qui pleure pourtant très difficilement. Il y avait dans ces quelques minutes de musique et de danse quelque chose qui dépassait largement le simple divertissement.
Ces artistes sont les figures emblématiques du “Parlement du rire”, une émission lancée en janvier 2016 et devenue au fil des années l’un des programmes humoristiques les plus populaires du continent africain. À travers leurs sketches, ils tournent en dérision les excès du pouvoir, les travers sociaux et les absurdités politiques d’une République imaginaire appelée le Gondwana. Sous les éclats de rire se cachent souvent des critiques pertinentes de la dictature, de la corruption, du culte de la personnalité ou encore de l’incompétence de certains dirigeants.
Mais, au-delà de l’humour, ce que j’apprécie le plus dans cette aventure humaine et artistique, c’est la capacité de ces Africains venus d’horizons différents à travailler ensemble pour faire rire les Africains tout en les invitant à réfléchir sur eux-mêmes. Dans une époque où les divisions ethniques, nationales ou linguistiques sont parfois instrumentalisées, cette troupe offre une image rafraîchissante et inspirante de ce que pourrait être l’Afrique lorsqu’elle choisit la coopération plutôt que la méfiance.
Cette unité construite autour du rire me rappelle une autre expérience africaine qui fit jadis notre fierté collective : Air Afrique. Cette compagnie aérienne symbolisait à sa manière le rêve panafricain. À bord de ses avions et dans ses services techniques, des pilotes, mécaniciens, stewards et hôtesses venus du Congo, du Tchad, du Sénégal, du Bénin, du Togo, de la Côte d’Ivoire et de nombreux autres pays travaillaient côte à côte. Ils démontraient chaque jour que les frontières héritées de la colonisation n’étaient pas une fatalité et que les Africains pouvaient construire ensemble des institutions performantes et respectées.
“Le Parlement du rire” est, à sa manière, l’héritier de cet esprit. La troupe créée par le Nigérien Mamane montre que, lorsque les Africains dépassent les préjugés, les rivalités nationales et les peurs réciproques, ils sont capables de réaliser de belles choses. Ils peuvent créer, innover, produire de la richesse culturelle et faire rayonner le continent bien au-delà de ses frontières.
Cette réussite devrait nous inspirer dans d’autres domaines. Car, si des artistes peuvent unir leurs talents pour faire rire des millions de personnes, pourquoi les peuples africains ne pourraient-ils pas unir davantage leurs forces pour relever ensemble les défis économiques, sécuritaires et politiques qui se posent à eux ? C’est pourquoi je ne peux m’empêcher de penser aux pays de l’Alliance des États du Sahel. Comme je serais heureux de voir se construire autour du Mali, du Burkina Faso et du Niger la même union sacrée que celle qui existe au sein de cette troupe d’humoristes ! Car, au-delà des frontières administratives, ce qui se joue dans cette région concerne l’ensemble du continent africain. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons casser les barrières culturelles et linguistiques qui nous séparent encore. Nous devons apprendre à mieux nous connaître, à mieux nous comprendre et à mieux coopérer. L’Afrique francophone, anglophone, lusophone ou arabophone ne peut plus se permettre de vivre en vase clos alors que d’autres acteurs internationaux savent parfaitement défendre leurs intérêts de manière collective. L’Histoire nous enseigne que les peuples divisés deviennent vulnérables. À l’inverse, ceux qui savent s’unir augmentent leurs chances de préserver leur souveraineté, de valoriser leurs ressources et de construire leur avenir selon leurs propres choix. C’est cette conviction qui animait des figures historiques comme Julius Nyerere, Kwame Nkrumah, Sékou Touré, Patrice Lumumba ou encore Gamal Abdel Nasser. Tous avaient compris que le destin de l’Afrique ne pouvait être assuré que par une solidarité continentale forte.
Le spectacle offert par Michel Gohou, Digbeu Cravate, Willy Dumbo, Charlotte Ntamack, Rasmané Ouédraogo et Mamane n’était donc pas seulement un moment de divertissement. Il était aussi une leçon. Une leçon simple mais précieuse : lorsque les Africains acceptent de travailler ensemble, ils sont capables de produire du beau, du grand et du durable.
L’Afrique doit s’unir si elle ne veut pas périr. Cette formule souvent répétée n’est pas un slogan vide. Elle demeure une nécessité. Et parfois, une simple danse entre artistes venus de plusieurs pays nous le rappelle mieux que de longs discours politiques.
Jean-Claude Djéréké
