Prof Dédy Séri (Socio-anthropologue Université Houphouët-Boigny d’Abidjan) : « Le mariage précoce reculera significativement, même en l’absence de lois répressives ».

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Le mariage précoce continue d’avoir droit de cité dans nos sociétés encore sous l’emprise d’us et coutumes et autres préceptes contraires au temps moderne. Prof Dédy Séri, socio-anthropologue, dissèque pour nous ce grave problème de société dont sont victimes les jeunes filles.   

Qu’est-ce que le mariage précoce ?

 Si la précocité désigne le caractère de ce qui survient plus tôt que d’ordinaire, alors on ne peut répondre valablement à votre question qu’en ayant dégagé une idée précise de cet ordinaire ; mais ceci renvoie à l’idée même de mariage ; on définit classiquement le mariage comme étant l’union d’un homme et d’une femme, autorisée par leur société de référence, en vue de perpétuer l’espèce. Comme on peut le constater déjà, le mariage obéit à des règles et conditions qui peuvent varier dans l’espace et dans le temps. D’où la délicatesse de votre question sachant que les sociétés d’ici et d’ailleurs n’ont évidemment pas connu les mêmes conditions sociopolitiques, sociodémographiques et économiques. Dans l’Afrique ancienne, par exemple, le mariage d’une fille intervenait pratiquement dès la période de puberté. Précocement ! Il suffisait qu’elle fût en âge de procréer pour qu’on la mariât. Et aux yeux des familles de la mariée, ce n’était pas là un mariage précoce ou forcé, même si ce n’était pas la volonté de la mariée qui était à la base de son entrée dans la vie conjugale. Et il arrivait même que la promesse de mariage se fît avant la naissance de l’intéressée.

Y a-t-il une différence entre le mariage précoce et mariage forcé ?

A première vue, oui. A l’analyse, non. En effet, c’est la peur des conséquences morales, sociodémographiques, voire politiques d’une sexualité non contrôlée et/ou de type « libidinal », c’est-à-dire sans rapport avec la procréation, qui est à l’origine du mariage précoce ou forcé. En le pratiquant, les sociétés africaines n’ont pas le sentiment de s’adonner à un mariage forcé ou condamnable. C’est un regard extérieur qui le disqualifie. Mais ce regard provient de plus en plus du contexte africain lui-même ; tout simplement parce que ce contexte a évolué : l’école conventionnelle et les exigences de l’économie marchande sont responsables du recul progressif de la volonté des parents.

Les deux sont donc deux faces d’une même médaille…

En certain sens, le mariage forcé constitue une variante du mariage précoce.

Quelle est l’ampleur de ce phénomène en Côte d’Ivoire ?

A ma connaissance, il n’y a pas de statistiques officielles concernant ce phénomène dans un pays comme la Côte d’Ivoire où les us et coutumes sont plus ou moins vécus selon les régions ; je signale cependant qu’entre 1990 et 2010, la précocité sexuelle était la caractéristique principale mise en évidence par nos propres recherches : entre 12 et 15 ans , plus de la moitié des adolescents ivoiriens ont avoué leur premier rapport sexuel ; en termes absolus, c’est énorme sur le plan national, mais  il faut se garder de masquer les différences régionales, même si celles-ci s’estompent d’année en année.

Relève-t-il des us et coutumes ?

Il y en effet des régions où prédomine le système éducatif traditionnel ; à l’inverse, d’autres régions où le modèle occidental l’emporte sur les valeurs africaines. Normal parce que sous la colonisation, les communautés de base n’ont pas été confrontées aux mêmes contraintes économiques, politiques, idéologiques ou religieuses.

Est-il propre à une communauté donnée ?

Je dirai simplement que le mariage précoce varie en intensité avec les régions et à l’intérieur des régions, avec les clans et/ou catégories socioprofessionnelles.

Peut-on assimiler le mariage précoce à l’esclavage sexuel ou à un crime?

Ce que j’ai dit plus haut ne m’autorise pas à répondre à votre question de façon catégorique. On peut aller dans le sens de votre question si l’on considère que nos communautés de base sont au même niveau de changement des mentalités et des valeurs ; ou si elles vivent les mêmes conditions matérielles … Or, ce n’est pas le cas. C’est pourquoi, pendant que les « évolués » font le procès du mariage dit précoce ou forcé, les « non évolués » font le procès des occidentalisés. On sait en effet qu’autour de l’Afrique, rodent de nouvelles valeurs matrimoniales se traduisant par exemple, par l’homosexualité et son corollaire, le mariage homo. Du point de vue de la Bible, du Coran et des croyances africaines, le crime parfait se trouve davantage du côté de l’homosexualité que du côté du mariage précoce ou forcé. Je dis cela parce que l’esclavage sexuel, au moins, autorise la perpétuation de l’espèce, tandis que l’homosexualité débouche sur la fin de l’espèce : les couples homosexuels ne procréent pas. On peut civiliser l’esclavage sexuel ; avec l’homosexualité, l’humanité est interdite.

Contrairement à l’excision qui mobilise contre elle le monde, le mariage précoce semble bénéficier de circonstances atténuantes. Est-ce votre avis ?

Qu’ils soient plus ou moins combattus ou non à l’heure actuelle, l’excision et le mariage précoce vont disparaître, à terme, sous la pression des mutations sociales à l’œuvre depuis quatre décennies. Une récente étude a mis en évidence un fait – peut-être anecdotique – mais révélateur d’une évolution en perspective : les filles excisées, donc bien intégrées dans leur milieu de référence, ont moins de valeur sociale en milieu urbain. Ici, la sexualité pour la sexualité déteste les mutilations génitales, de sorte que les filles « mutilées » ont une valeur marchande moindre sur le marché matrimonial. Résultat : elles ne « rapportent » rien à leurs familles. De sorte que les mères des filles excisées sont peut-être riches de leur capital symbolique, mais de plus en plus pauvres en termes matériels. J’exagère peut-être, mais ce sont des faits rapportés récemment par Dr. Kouamé Clément, membre de mon équipe de recherche.

Quelques années en arrière, Fatou Kéita, une jeune fille mariée de force à un adulte, a fini par égorger son mari avec un couteau de cuisine. Comment expliquez-vous son geste ?

Excellente question ! C’est un drame évident comme les autres drames liés à notre condition de civilisation ambigüe. Pour être bref, je dirai simplement qu’il y a aussi des Fatou Kéita qui abandonnent leurs bébés au sortir des salles d’accouchement ; des Fatou Kéita qui font l’amour avec soit des chiens ou des chevaux, pour pouvoir subvenir à leurs besoins quotidiens ; des Fatou Kéita qui se dépigmentent la peau ; des Fatou Kéita qui confient leur bien-être à la chirurgie esthétique, soit pour s’amincir les lèvres, soit pour rendre leur nez plus fin. Misère !

Est-ce qu’il existe des textes de lois qui répriment le mariage précoce ?

Dans ses différentes dispositions de 1964 et de 1983, le Code civil ivoirien n’est pas très explicite là-dessus. Il indique simplement que « l’homme avant 21 ans révolus et la femme avant 18 révolus ne peuvent contracter mariage ».

Pourquoi  le phénomène continue-t-il en dépit de l’existence desdites lois ?

Le même Code prévoit des exceptions telles que l’autorisation parentale ; mais lorsqu’on le parcourt, on ne voit nulle part de dispositions explicitement répressives. Rien d’étonnant de mon point de vue : la Côte d’Ivoire a encore tous les traits d’une société nataliste ; il est vrai qu’on ne dit plus le jour de l’An : « Bonne année beaucoup d’enfants » comme on le disait dans les années 1960-1970, mais l’enfant continue d’être considéré comme le bien le plus précieux, un don de Dieu qu’on se doit d’accepter lorsqu’il apparaît.

Que faut-il faire pour lutter efficacement contre le mariage précoce ?

En tout état de cause les mutations de notre société, en l’occurrence la dynamique des rapports de pouvoir, la sévérité de la compétition sociale, l’élévation du niveau de savoir général, etc. sont en train d’impacter les comportements des individus et des groupes dans le sens d’une sexualité responsable. Tout est dans le tout et le mariage précoce reculera significativement, même en l’absence de lois répressives.    

Interview réalisée par Tché Bi Tché    

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