Hévéa en Côte d’ivoire : Comment la « mafia » saigne les planteurs

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Il fut un moment où le planteur d’hévéa n’avait rien à envier aux fonctionnaires et autres cadres importants de la société ivoirienne. A 1000 Fcfa le Kilogramme, 5 tonnes lui rapportaient 5 millions de Fcfa le mois. Depuis 2012, les choses ont considérablement changé, en termes de prix du kilogramme, en moyenne 275 Fcfa le kilo par mois, en termes d’organisation. Conséquence, les vicissitudes de la vie obligent les planteurs à brader leurs produits à 150 Fcfa, voire 125 ou 100 Fcfa. Comment l’une des filières les organisées en est arrivée à cette désorganisation sous les coups de boutoirs d’une « mafia ». Enquête !    

GK ne décolère pas. Lui qui a vécu la période reluisante du caoutchouc en Côte d’Ivoire. Au moment où le prix culminait à 1000 Fcfa.   « Personnellement, je traverse une situation très délicate. En ce sens que depuis trois mois, je n’arrive pas à vendre ma production. Parce qu’aucune usine n’est accessible. Pas que les usines sont fermées. Elles fonctionnent. Elles reçoivent des productions, mais je ne sais pas pourquoi nous ne pouvons pas y accéder. Lorsque vous arrivez, vous trouvez des files de camions sur 1 ou 2 Km. Des gros camions de 10 tonnes, des remorques. Le planteur d’hévéa ne livre pas avec des camions de 10 tonnes. En général, le planteur livre à bord des véhicules qu’on appelle « KIA », car sa production, c’est autour de 3 à 4 tonnes » plante-t-il d’emblée le décor de la mévente.

En effet, selon notre source, depuis 2 ans, des sociétés comme la SAPH (Société africaine de plantations d’Hévéas créée le 29 décembre 1956) font la programmation pour le passage des planteurs, une fois par mois. « Personnellement depuis le mois de juillet, je n’ai pas été programmé. Chaque fois qu’on se présente, on nous dit, c’est bouclé » explique-t-il. La programmation est-elle viciée ? « Vous êtes enregistrés. Vous avez des codes que les sociétés vous donnent. Les codes sont reliés à la géo-localisation.  Toutes les plantations d’hévéa sont localisées depuis 10 ans dans un système informatique.  Avec le code de géo-localisation, on peut savoir où une plantation donnée se trouve sur le territoire de la Côte d’Ivoire. Cette politique visait à faire en sorte qu’on puisse contrôler la production.  Par le passé, la SAPH vous envoyait des alertes pour dire, ce mois vous avez livré telle tonne. En corrélation avec votre superficie. Aujourd’hui, il se trouve que ce sont des coopératives, des grossistes qui livrent » détaille-t-il, non sans s’interroger : «  D’où sortent ces productions ?  ».

Les planteurs forcés de vendre leurs produits « au noir »

Pertinente question. D’autant plus que nombre de ces grossistes, au dire des planteurs que nous avons interrogés,  n’ont pas de plantations identifiées. Ces productions sont donc prises quelque part. Or, les usines ont une capacité mensuelle donnée. Lorsque les grossistes livrent, les « petits » planteurs ne peuvent plus livrer leur caoutchouc. « Et comme tu as ta production sous la main, tu es obligé de céder au plus offrant. Passé un certain délai, le produit noirci. A l’usine on vous demandera de faire le tri. Finalement, vous vous retrouvez à 50% de ce que vous avez produit » soutient GK. Une fois le produit acheté à l’usine, un autre écueil se dresse sur le chemin. Encaisser son chèque. L’attente selon les planteurs peut durer 2 à 3 mois. Une manière implicite de pousser les planteurs dans les bras d’acheteurs « véreux ». Pour faire face à leur quotidien.  « Les gens se promènent aujourd’hui avec la balance Roberval pour peser. Quand vous présentez une balance électronique, ils refusent. Parce que là on ne pas truquer », informe GK sur l’étendue du calvaire des planteurs. Selon lui, les frais d’exploitation tournent autour de 100 Fcfa/Kg. Si vous vendez à 150 Fcfa, il vous revient seulement 50 Fcfa, dérisoire. « Autour des usines, révèle-t-il, rôdent des « margouillats » qui proposent d’acheter le produit, et payer sous 48 heures.  Des usines aussi, de façon officielle, vous proposent de retenir 10 Fcfa sur le kilo. Et de vous payer dans les 48 heures qui suivent». 

Ceux qui tirent les ficelles

Le constat est donc amer. Les planteurs de caoutchouc broient du noir. De Guiglo à Abengourou, en passant par San-Pedro, Dabou, Alépé Aboisso, le calvaire est le même. Des scènes cossasses se produisent régulièrement au pont bascule de Daoukro. Des camions-remorquent prennent d’assaut ledit pont, empêchant les planteurs de la région d’y avoir accès. Renseignement pris, ces gros camions viendraient de Guiglo, de Divo, et autres régions où les planteurs sont délestés de leurs produits à vil prix. « Ces pesages entrent dans les archives de la SAPH » souffle un planteur de la région qui a préféré l’anonymat. Il estime que c’est une affaire de gros sous, car il existerait un quota demandé à chaque pont « bascule ». Une malsaine émulation qui se fait au détriment des planteurs. « Au sein de la SAPH, des cadres achètent l’hévéa. Si tu t’inscris chez eux, dès que tu arrives, ta production est achetée et l’argent t’est remis sur le champ. Mais un planteur qui va de lui-même, ne peut pas vendre » témoigne un planteur de Soubré. Des ramifications vont aussi au cœur de l’Etat. Des patrons de formations sanitaires, des ministres, etc, seraient impliqués dans ce business honteux. L’argent mis à la disposition de leurs départements par les partenaires au développement  est rapidement investi dans ce commerce d’un autre âge, et récupéré sous deux mois à trois mois.

Ce que les planteurs préparent…  

L’idée ne fait pas encore l’unanimité, mais elle va son chemin. Devant le drame que vivent les planteurs, ils ne veulent pas rester inactifs. « Nous allons demander une réunion avec les usiniers. Si rien est fait, on est obligé de réagir » prévient Y. O., un planteur de l’Ouest. Selon toute vraisemblance, cette réaction va prendre la forme de blocus d’usines. En somme, des sit-in qui vont paralyser les usines de caoutchouc.

Accusés, les syndicats se défendent et accuse à leur tour l’Etat

Dans cette situation de précarité des planteurs de caoutchouc, le silence des syndicats laisse pantois. « Moi je ne sais pas ce qu’ils font sur le terrain. Puisqu’ils sont muets face à cette situation » accuse GK. « Le Ghana achète le caoutchouc à 400 Fcfa. Le Liberia, à 500 Fcfa. Comment se fait-il que les pays limitrophes de la Côte d’Ivoire font des efforts au-dessus de la Côte d’Ivoire » s’interroge un membre de l’Aprocanci, l’association des producteurs des caoutchoucs naturels de Côte d’Ivoire. « C’est l’Etat qui crée le malheur », cite-t-il l’un de leurs premiers responsables. Une accusation qu’il justifie par « une taxe trop élevée » qui plombe les efforts dans le secteur. « Au Ghana, il y a une banque des planteurs qui les appuie dans l’acquisition des produits phytosanitaires » accuse-t-il l’Etat ivoirien de ne pas faire assez. « Des sociétés disparaissent avec l’argent des planteurs », dénonce-t-il le laxisme de l’Etat dans l’octroi de documents d’existence à certaines sociétés. Et de révéler, toujours dans l’inertie de l’Etat : « Depuis 2011, nous avons demandé à être reçus par le Président de la République. On est en 2019, on attend toujours. Alors que son prédécesseur dans les mêmes circonstances, non seulement nous a reçus, mais il a aussi été attentif à nos doléances. Il a demandé à son ex-DG des impôts, Feh Kessé, de faire baisser les impôts de 5% à 2.5% »

La voie de salut pour les planteurs

Ce que les planteurs vivent aujourd’hui devrait prendre fin avec une bonne organisation sur le terrain. « Par le passé, on n’achetait pas le caoutchouc directement. Si tu es un producteur, c’est que tu as un compte bancaire. Jusqu’en 2012, vous livrez à l’usine, et votre argent est viré sur votre compte bancaire.  Aujourd’hui on paie le caoutchouc bord champ. Même le manœuvre au champ, peut vendre la production du patron à son absence » témoigne GK. Et d’ajouter : « Nous ne nous plaignons pas du prix fixé. On se plaint de la mévente. On se plaint de l’impossibilité d’être payé rapidement ». Les syndicats, eux, attendent de l’Etat son intervention dans l’évacuation des produits où, disent-ils, il y a des difficultés, car les bateaux refuseraient de prendre le caoutchouc. Une situation dont disent-ils l’Etat est parfaitement informée.

Tché Bi Tché

tbt552@yahoo.fr

La réaction de la SAPH attendue…

« Des cadres de la SAPH sont impliqués dans cette affaire, mais pas la direction ». Ce sont les mots d’un ex-cadre de la SAPH. Une opinion, du reste, personnelle. Ce qui fait foi, c’est celle de la Direction de la SAPH. Dans un souci d’équilibre, nous avons tentés en vain d’avoir la part de vérité de la société, via le DGA, Banga Amoakon, personne présentée comme celui qui peut nous éclairer. Pourtant, le DGA nous avait d’emblée assuré de le faire lorsque nous lui avons laissé un message sur son portable. « Bjr M. le DGA. Dans le cadre d’une enquête sur la mévente du caoutchouc en Côte d’Ivoire, votre structure a été mise à l’index. Nous voudrions avoir votre part de vérité. Merci » avons-nous écrit en substance, après avoir bien sûr décliné notre identité. « Ok », telle a été sa réponse. Mais après, nos tentatives ont été vaines. La veille de cette publication, nous lui avons encore laissé le message suivant : « Bonjour DGA. C’est le journaliste. Que dites-vous de l’accusation selon laquelle des cadres de la SAPH achèteraient le caoutchouc ? En êtes-vous informé ? Si oui, que faites-vous pour y mettre fin ? Merci ». Toujours silence radio. Nos colonnes restent toutefois ouvertes si d’aventure le DGA souhaiterait intervenir. D’ores et déjà, il se murmure que la SAPH  est au courant du phénomène et veut mettre de l’ordre. En renvoyant purement et simplement ses cadres impliqués.

 TBT.

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