Affaire Yves de M’Bella /Francis Akindes professeur à l’université de Bouaké : « Jamais l’acte du viol n’est condamné réellement en Côte d’Ivoire»

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Le programme a provoqué une vague d’indignation, en début de semaine dernière, en Côte d’Ivoire. La  Nouvelle chaîne ivoirienne (NCI), a diffusé, en direct et en public, une émission dans laquelle un homme, présenté, comme un ancien violeur expliquait et mimait comment il abusait de ses victimes. L’homme, ainsi que l’animateur Yves de M’Bella, ont été condamnés. Le premier à 24 mois de prison ferme, le second à 12 mois avec sursis pour « apologie du viol ». Pour en parler, et évoquer ce que cela révèle de la société ivoirienne, notre invité ce matin est le sociologue Francis Akindes, professeur à l’université de Bouaké. Il répond aux questions de Magali Lagrange.

 

 

 

Vous avez été surpris par l’ampleur et la rapidité de la réaction suscitée par ce programme sur les réseaux sociaux et dans la société ivoirienne ?

 

Francis Akindes : Je ne dirais pas que j’ai été surpris, mais que j’ai été agréablement étonné par la rapidité de cette réaction. Parce que la société ivoirienne a vécu en direct l’expérience relative de la maladie de l’addiction au buzz, malheureusement, à partir de la banalisation du corps de la femme à travers cette simulation tout aussi banalisée du viol qui est, en fait, une question très sensible de la société ivoirienne, mais également au-delà de la société ivoirienne, dans les sociétés africaines.

 

Quand vous dites « banalisation du viol dans la société ivoirienne », cela veut dire que c’est quelque chose dont on ne parle pas trop, que voulez-vous dire ?

 

La violence faite aux femmes à travers le viol, généralement, a du mal à être sanctionnée pour la seule raison qu’on dit aux femmes qu’elles ont l’attitude qui mérite ce comportement. Généralement, jamais l’acte du viol n’est condamné réellement. Et d’ailleurs, il y a des difficultés d’enregistrement du viol dans les commissariats de police. Je vous rappelle tout simplement que ce n’est qu’en 2019 que le viol a été défini. Les instruments de lutte se sont progressivement mis en place, mais les dispositions qui ont été prises, par exemple, pour se faire établir un certificat médical ne sont pas connues du grand public et encore moins des personnes qui sont censées délivrer ces certificats.

 

Dans cette affaire-là, deux personnes ont été condamnées. Est-ce que vous pensez que ce programme permet un peu de faire bouger les choses ou les mentalités ?

 

Justement, cette expérience collective que nous avons faite autour de cette scénarisation du viol a été un déclencheur. Jamais je n’ai vu la société ivoirienne aussi vent debout contre un phénomène qui venait de se produire. Et ça, c’est formidable que ça se soit passé. Vous avez vu la réaction très rapide de la justice sous la pression de l’opinion publique. Alors, il faut maintenir autant que possible la pression pour que cette banalisation du viol soit une question que la société ivoirienne se pose, que les sociétés africaines se posent et que dorénavant, on puisse dire dans quelques années : plus jamais ça.

 

Est-ce que cela a suscité une prise de paroles de femmes qui racontent leur propre expérience d’agression sexuelle ?

 

Énormément sur les réseaux sociaux. Il y a eu des pages Facebook, où je fais la compilation de ces témoignages, des femmes qui, en regardant cette émission, se sont souvenues de ce qu’elles ont vécu, mais sans qu’elles n’aient jamais la possibilité de s’exprimer. Parce que généralement, on leur dit : ‘ce n’est pas bien pour ton image’. Voilà comment on faire taire ce crime qui est fait aux femmes.

 

Par quoi ces idées, cette marchandisation du corps de la femme ou cette banalisation du viol, sont véhiculées ?

 

Ce sont les plaisanteries sexistes, c’est le système judiciaire qui forcément ne fait pas droit à ce type de crimes. Puis, derrière tout cela, la question n’est pas portée sur la place publique. On n’a pas donné une place à la question du viol comme un mode de violence faite aux femmes. Il faut que cela le devienne.

 

Comment arrive-t-on à un programme comme celui-ci. Qu’est-ce que cela dit de la société ivoirienne d’aujourd’hui ?

 

Un phénomène comme celui-là s’inscrit dans un vaste mouvement de pensée anti-système. Cela prend le contre-pied de ce qui est été considéré comme valeur, parce que les familles sont en crise de transmission de valeurs, l’école est décrédibilisée, le monde religieux est gagné par le populisme culturel et instrumentalisé à des fins d’enrichissement personnel.

 

Il y a aussi ce phénomène des réseaux sociaux qui créent du buzz et qui font qu’on a envie d’une célébrité rapide, même si elle est éphémère…

 

Exactement. Les réseaux sociaux deviennent une opportunité extraordinaire pour le business des anti-valeurs. Vous y faites le buzz, vous y construisez votre popularité et vous intéressez les plateaux de télévision qui, en retour, vous sortent du monde virtuel et vous rendent encre plus célèbres, contribuant ainsi à accroitre votre audience sur les réseaux sociaux. La culture du clic et du j’aime valorise ces personnes qui osent l’extravagance.

 

Vous avez publié un texte où vous vous demandez : « Ne sommes-nous pas devenus une société profondément malade ? » Est-ce que vous avez une réponse à cette question ?

 

Oui, parce qu’on est dans l’ordre du tout est permis. Mais, une société qui se laisse aller à cette dynamique est une société qui court à sa perte. Ce n’est pas seulement la Côte d’Ivoire qui est face à ce phénomène. Il faut absolument le holà de cela. Sinon, nous préparons un avenir très compliqué à nos sociétés

RFI

 

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