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Affaire 49 soldats ivoiriens détenus au Mali : La Charte de Kurukan fuga : une voie de sortie de crise.

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« L’Affaire dite des 49 soldats détenus au Mali » nous enseigne qu’aujourd’hui, les réseaux sociaux ont remplacé les espaces de règlements des conflits. Dans les sociétés traditionnelles, par le jeu du dialogue,  sous l’arbre à palabres, les communautés trouvaient des solutions aux conflits les plus délicats. Sur les réseaux sociaux, que d’histoires à « l’eau de rose », de drames, d’histoires loufoques à dormir debout diffusés tant et si bien/mal que la société est écartelée entre puritanisme et bouffonnerie, voire grossièreté donc manifestement sans soin, sans délicatesse.

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Cela participe, certes, à la liberté d’expression, mais à la diffusion d’une information imbibée de fake news préjudiciables à la morale, aux bonnes mœurs, aux bonnes pratiques qui régissent nos sociétés humaines. « L’affaire des 49 soldats ivoiriens détenus au Mali » est une affaire d’État aux conséquences imprévisibles pour la paix de toute la sous-région ouest-africaine tant et si bien qu’elle n’échappe pas à la vindicte des réseaux sociaux, malheureusement dominés par des laudateurs impudents.

Est-il normal qu’un État constitué, disposant de voies/voix pour disséquer, discriminer et extirper le vrai du faux, tombe dans le piège de la manipulation de l’information, de la délation, de l’insulte par des non professionnels de la communication politique et diplomatique au risque de mettre en péril les relations fraternelles historiques inter États ? Comment comprendre et expliquer de tels agissements ? Est-ce un essoufflement des stratégies de gouvernance de certains gouvernants dont le devoir est de préserver la paix à tout prix  par un populisme débridé? L’inquiétude face à une guerre ouverte que pourrait engendrer ce qu’il est convenu désormais d’appeler « Affaire des 49 militaires ivoiriens détenus au Mali » recommande de la retenue et la discrétion surtout aussi bien de la part des voix dites autorisées et de celles qui ne le sont pas. En effet, force est de constater que des voies autres que le bon sens, la morale, les valeurs sont empruntées en oubliant que nos peuples, nos États étaient/sont économiquement, géographiquement, historiquement, culturellement liés par des liens séculaires que même la colonisation n’avait pas pu rompre. À ce titre, rappelons que l’Afrique occidentale est avant tout une vaste aire culturelle dont tous les pays de la CEDEAO peuvent légitimement revendiquer leur appartenance au nom de leur peuple et de leur culture au Mandé en tant que mandéka. Notre histoire, notre culture nous condamnent à ne pas tomber dans la gadoue et le sensationnel. Les « sans voix » à l’image des « voix autorisées » se sont approprié les réseaux sociaux et ont failli car toutes ont vilipendé, insulté. Ce qui est fort déplorable ! Il est navrant de constater que de plus en plus la passion prime sur la raison et les valeurs cardinales du Mandéka se rétrécissent comme peau de chagrin alors qu’elles pouvaient nous aider à une compréhension mutuelle. Le Mali est du Mandé tout comme la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Gambie, le Sénégal,

le Ghana, le Togo, le Libéria, le Niger, la Sierra Leone, le Nigéria… par conséquent, tous sont héritiers de la culture de la Paix que leur avait léguée Soundjata Kéita qui, en 1236, fit adopter la Charte de Kurukan Fuga, avec ses pairs pour pacifier le Mandé d’autrefois et le mettre à l’abri des querelles intestines. L’humaniste Youssouf Tata Cissé dans ses nombreuses contributions à la connaissance de notre histoire commune dans Du serment des chasseurs à l’abolition de l’esclavage 1212-1222, d’après les récits de Faguimba Kanté et Lassana Kamissoko, T1 nous rappelle que : « Toute vie humaine est une vie. Il est vrai qu’une vie apparaît à l’existence avant une autre vie. Mais une vie n’est pas plus “ancienne”, plus respectable qu’une autre vie. De même qu’une vie n’est pas supérieure à une autre vie. (Article 1) ; les chasseurs ajoutent que “Toute vie étant une vie, Tout tort causé à une vie exige réparation, par conséquent, que nul ne s’en prenne gratuitement à son voisin, que nul ne cause de tort à son prochain, que nul ne martyrise son semblable.” “(Article 2).

En termes plus clairs, les Mandéka, huit siècles avant même la Déclaration des Droits de l’homme (1948) reconnaissaient le caractère sacré de la vie humaine. Le serment des chasseurs ou Manden Kalikan tout comme La Charte de Kurukan Fuga, « ensemble de règles, de conduites, d’enseignements, de préceptes destinés à organiser la vie sociale », (CELTHO, 2013) régissent de fait, l’espace du Mandé et les Mandéka. Ces populations ont pour socle de vie ladite charte avec Nâréna, Kankamba ou Niani, villes d’antan, prestigieuses que le temps et la passion semblent nous faire oublier, nous citoyens de l’aire culturelle mandingue. Jadis, cette ville du Faso et bien d’autres ont été le ‘point de départ, le commencement d’un empire, d’une façon de vivre, la mise en place des us et coutumes d’un peuple’, des valeurs que les griots, dépositaires de ces préceptes de paix nous rappellent chaque jour, au besoin d’y recourir chaque fois que la paix est menacée. Dans cette « affaire des 49 ivoiriens détenus au Mali », au lieu de laisser le champ libre aux oiseaux de mauvais augure, n’est-il pas possible de recourir à la Charte de Kurukan Fuga pour envisager une sortie de crise ? Certes le ‘Faso’ a bien tari, plus rien ne sera comme avant diront les va- t- en guerre. Indubitablement, nous sommes dans l’ère de la modernité qui a fait de nous des hommes hybrides foulant du pied les fondements de l’homme mandéka, conscient que la langue et les dents se heurtent de temps en temps, mais cela ne les empêche pas de s’entendre, de cohabiter. Des commodités nouvelles ont surgi, des Nations nouvelles sont nées sur la vaste terre Mandéka que nous devons considérer comme une richesse et non une différence.

Qu’il nous soit permis de reprendre à notre compte quelques énoncés de la Charte de Kurukan Fuga :

Énoncé 5 : ‘chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique. En conséquence, toute tentative d’enlever la vie à son prochain est punie de la peine de mort.’

Énoncé 9 : ‘L’éducation des enfants incombe à l’ensemble de la société. La puissance paternelle appartient en conséquence à tous.’

Énoncé 24 : ‘Au Mandé, ne faites jamais de tort aux étrangers.’

Énoncé 40 : ‘Respectez la parenté, le mariage et le voisinage.’

Énoncé 41 : ‘On peut tuer l’ennemi, mais pas l’humilier.’

À lire les 44 énoncés constitutifs de la Charte de Kurukan Fuga et le Manden Dalikan, il est aisé de comprendre que l’accent est mis sur les aspects importants de la vie en communauté, des aspects majeurs de la vie des populations autour de notions généralisantes de bienséance, relatives à toute la communauté : la gestion des biens, l’organisation sociale, les droits et les devoirs de tous et de chacun dans la société, le respect de la femme, la fraternité et l’égalité entre tous, le respect dû à la vie humaine, la protection des faibles contre l’arbitraire et la tyrannie. Tout devait/doit concourir au ‘vivre ensemble’, à une vie paisible. De la sorte, la Charte de Kurukan Fuga pose les jalons d’une Culture de la Paix, nécessaire aux sociétés humaines. En effet, l’éducation d’hommes et de femmes que les questions des droits de l’homme, l’esprit de tolérance sont de nature à vulgariser le concept de Culture de la Paix.

À l’analyse, le Mandéka était mû par le respect de l’Autre. Autant, le Mandé s’est construit sur le respect de la dignité humaine, autant le respect de l’Aîné, fondamental, primordial dans ‘le vivre ensemble’ propre au Mandéka, a laissé place à des dérives inqualifiables : belligérance nauséabonde, populisme abject, fabrication de l’ennemi, rhétorique du complot… qui ne profite pas, à tout égard, à nos populations qui n’aspirent qu’à la fraternité sans frontières. La Charte de Kurukan Fuga nous enseigne une citoyenneté qui englobe tout autant la sphère de la vie civile que les associations communautaires. Nous sommes face à l’histoire, à notre histoire et nous devons l’écrire, en lettres d’or et non de sang, ensemble. La Charte de Kurukan Fuga doit être sue des jeunes que la ‘bâtardise’, pour reprendre l’expression d’Amadou Kourouma dans les Soleils des indépendances, des temps nouveaux ont ausculté, éloigné des Valeurs prônées jadis par nos ancêtres.

À la lumière de « l’affaire des 49 soldats ivoiriens détenus au Mali », le temps est venu de revisiter les valeurs du Mandé consignées dans la Charte de Kurukan Fuga pour tous afin que les Lois et Valeurs enseignées et mises à nos dispositions par nos Anciens ne demeurent pas lettre morte.

 

Prof. Méké MEITE

Titulaire de la Chaire UNESCO pour la Culture de la Paix

Président de l’Université de San Pedro.

 

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